2. Didou n’aime pas la menthe

À Sandrine, qui inspira malgré elle cette rêverie

Didou n’aime pas la menthe.

Et il n’y a même pas de mots pour ça.

Non aucun.

Pourtant Didou n’aime pas non plus :

  • Le pape

  • Aller chez le médecin

  • Le nombre 666

Ce qui fait d’elle une papophobe, une iatrophobe et une hexakosioihexekontahexaphobe. Didou n’a pas vraiment peur du nombre 666, mais elle aime bien être hexakosioihexekontahexaphobe.

Mais pour la menthe, il n’y pas de mots.

On ne peut être menthophobe ou misomenthia comme on est arachnophobe ou misandre

Ça n’existe pas et Didou trouve ça dommage

Non seulement elle n’aime pas la menthe, mais Didou n’aime pas l’absence de mot pour dire son désamour de la menthe.

Même le mot menthe la dégoûte.

Le mot menthe est menteur, on le sait bien.

Le mot menthe annonce de la fraîcheur et une pointe de douceur, mais en réalité il est envahissant, comme la menthe elle-même qui s’insinue partout, dans le taboulé discrètement, et puis c’est dans le thé, dans le chocolat, et même dans le dentifrice. Le mot menthe ment tout le temps, à chaque moment, et Didou ne sait pas comment le dire.

Didou a pourtant lu des dictionnaires, des tonnes et des tonnes de dictionnaires, de synonymes et d’antonymes, elle a ressorti son Bailly et son Gaffiot pour voir si des fois dans l’étymologie elle ne pourrait pas trouver de quoi néologiser. Mais Didou sait bien qu’on ne néologise pas comme ça, il y a des principes, que personne ne connaît, mais que tout le monde applique. Comment faire prendre un mot, pour un moment, un long moment ? Didou ne sait pas et pourtant Didou est agrégée de lettres modernes après avoir passé une thèse sur l’utilisation du paragraphe chez Flaubert. Trois cent quarante-quatre pages, sans compter les annexes et les remerciements, mais elle ne sait toujours pas vraiment comment on néologise.

Pourtant, elle en voit tout les jours des mots nouveaux, qui apparaissent comme ça l’air de rien. On a l’impression qu’ils se sont inventés tout seuls ces mots-là. Comme s’ils avaient toujours été là, comme si on les avait simplement découverts. Mais Didou sait bien que ça ne fonctionne pas comme ça. Elle voit tous ces nouveaux mots apparaître et elle n’aime pas tellement ce que ces nouveaux mots racontent du monde : Uberisation, selfie, buzz, burn-out, coworking, democrature, infox, jober, starteuper, sans-abrisme, disruptif.

Didou n’aime pas la menthe, le mot menthe et elle n’aime pas trop le monde. D’ailleurs Didou n’aime pas tellement les gens, Didou est un peu misanthrope.

Et Didou n’aime pas qu’on lui parle comme à une gamine de dix ans, parce que Didou en a cinquante-six et elle conduit des gros camions, elle charge et décharge en gros et demi gros, Didou pourrait t’écraser la tête comme ça, pour rien, juste parce que tu lui parles mal. Les biceps de Didou font deux fois ta tête, alors garde-la bien en place, et ne vient pas faire chier Didou quand elle cherche à néologiser, non, mais merde quoi ! Et puis parce qu’on est agrégé en lettres modernes et qu’on a fait une thèse sur le paragraphe chez Flaubert, on ne peut pas conduire des gros camions ? On ne peut pas livrer en gros et demi gros, c’est ça ? Didou s’en fout, Didou te tarte la gueule si elle a envie, elle t’asmate comme rien, alors remballe ta guimbarde du canada et commence pas à lui courir les fraises. Parce que Didou connaît la langue verte, et elle ne s’en laisse pas conter. Tu crois quoi ? Que c’est son premier néologisme ! Abruti va ! Avance donc au lieu de croire des conneries pareilles, t’es aussi bouché que le périf parisien les jours d’allégation présidentielle. Didou a la langue asphalte, et l’asmate si elle le veut, mais elle sait qu’un néologisme, c’est un désir qui n’a pas encore rencontré sa langue. Et Didou s’y connaît en désir.

Elle a pratiqué dans le haut de la cabine de son gros camion. Elle a pratiqué avec des étudiants en lettres, des roadies, des VRPs, des employés des assurances, des employés de la poste, des princes somaliens et même une fanfare comme ça pour essayer un jour qu’elle se faisait trop chier à comprendre comment mettre du désir sur le bout de langue. Et puis quand elle n’a personne à se mettre sous la langue, Didou lit. Des livres achetés dans des gares qui parlent de passion brûlante entre de riches héritières et de beaux ténébreux quelque part sur une plage à Acapulco. Didou ne sait pas vraiment où est Acapulco, mais elle sait que c’est loin et qu’il y a des riches héritières et des beaux ténébreux. Didou ne se cache pas pour lire ce genre de choses. Même si on s’étonne et on chuchote sur cette agrégée de lettres modernes spécialiste ès paragraphe flaubertien, conductrice de gros camions qui livre en gros et demi gros et qui lit des histoires de midinette. Didou travaille son vocabulaire amoureux et elle aime ces mots-là, des mots qui glissent le long de ses cuisses, de son ventre, de son sexe. Ce sont des mots qu’elle lèche, qu’elle mordille, qu’elle embrasse, qu’elle avale, qu’elle caresse, qu’elle pince, tortille chatouille, pétrit, malaxe, branle, pénètre, suce, frôle, effleure, léchouille, mord, respire. Et elle aime ça. Au moins les belles héritières et les beaux ténébreux n’aiment pas la menthe. En général ils sentent la vanille.

Didou n’a rien contre la vanille, mais ça a tendance à la rendre nostalgique, ça lui fait penser à sa grand-mère. La nostalgie et le désir sont un peu incompatibles, alors Didou évite les scènes où il y a de la vanille, sinon elle pense à sa grand-mère qui elle aussi détestait la menthe et ne pas avoir de mots pour le dire. Pourtant la grand-mère de Didou, des mots elle en disait plein, des mots pourtant nouveaux, pourtant anciens, mais toujours nouveaux, des mots comme congés payés, patriarcat, droit de vote, lutte des classes, instruction. Didou devait avoir de l’instruction disait sa grand-mère, et Didou a eu de l’instruction flaubertienne, mais aussi camionesque.

Didou sait bien que camionesque n’existe pas, mais comment se retrouver dans tout ce bazar dans les milliards de mots qui nous manquent quand on veut dire ce qu’on veut dire, alors on tourne autour du pot, on essaye de dire qu’on n’aime pas la menthe parce que c’est ce que la menthe représente, c’est l’envahissement qui ne laisse plus la place aux autres odeurs, aux autres saveurs, c’est la mort de la diversité.

En réalité, on cherche toujours à dire ce qu’il y a derrière le mot, et pour ça aussi il y a un mot, ça s’appelle la connotation. Didou aimerait connoter la menthe pour prévenir le monde entier de l’abyssale saloperie de la menthe qui fait que le périf se bouche à dix-huit heures pile à la fin de sa journée, quand elle voudrait rentrer tranquille chez elle en week-end, réfléchir à de nouveaux mots pour essayer de mieux dire le monde.

Alors au volant de son gros camion, entre un paragraphe flaubertien et une harlequinerie, Didou nage dans un océan de mots qu’elle prend plaisir à observer. Comme une nuée ou un murmure d’oiseau, les mots se déplacent en grappe. Didou aimerait bien tous les connaître, parce que sa grand-mère disait que celui qui a tout le vocabulaire du monde ne peut pas tout à fait être malheureux. Didou n’est pas tout à fait d’accord avec sa grand-mère, Didou est analphabète, oui même agrégée en lettre, elle a l’impression d’être toujours analphabète, d’avoir un langage que personne d’autre ne comprend et surtout de ne jamais le comprendre, jamais.

Alors Didou se noie, Didou boit la tasse, Didou n’en peut plus, elle ne sait même plus par quoi commencer. Mais Didou n’est pas du genre à se laisser abattre.

Alors Didou se relève, fait craquer ses jointures, et elle attend.

Didou ne sait pas ce qu’elle veut faire quand elle sera grande.

Mais elle sait une chose :

Didou n’aime pas la menthe

Et un jour, il y aura un mot pour ça.


	

Hexagone 2020

 Quand on a fêté en janvier
 Dernier l'entrée en 2020
 Après l'année qu'on v'nait passé
 Celle-là, j'la sentais super bien
 Une bonne nouvelle pour commencer
 Une espèce qu'on dit disparue
 Aux Galapagos observées
 Sûr ce s'ra l'année d'la tortue
 
 
 C'est en Écosse en février
 Qu'ils prennent une bonne résolution
 Ils ont voté la gratuité 
 Des serviettes et puis des tampons
 Je n'peux pas m'empêcher d'penser
 Que ça chang'rais vachement plus vite
 Il y aurait même des congés
 Si tous les hommes saignaient d'la bite
 
 
 Au mois de mars dans l'Dakota
 Les Sioux ont remporté la lutte
 Et devant le Conseil d'État
 Ils enterrent un oléoduc
 On a tendance à oublier
 qu'on ne perd pas à tout les coups
 La lutte finit parfois par payer
 Si tu pouvais me prêter des Sioux
 
 
 Une année d'plus dans l'hexagone
 Pas de quoi me rendre dépressif
 Mais chaque fois ça fout la zone
 Quand je dis que j'suis positif
 
 
 On leur a dit au mois d'avril
 Que l'air s'était amélioré
 Dans les campagnes et dans les villes
 On cherche la cause de l'effet  
 Alors puisqu'on est confiné
 J'en profite pour m'faire de la pub
 J'fais une goguette sur mon cellier
 J'ai fait que sept vus sur YouTube
 
 
 J'ai eu beau chercher au mois de Mai
 J'ai pas trouvé de bonnes nouvelles
 Enfin on est déconfiné
 Avant qu'ça reparte de plus belle
 Comme tous les bistrots sont fermés
 Que j'me fais chier comme un rat mort
 J'bois sur l'parking d'l'Intermarché
 Histoire de changer de décor
 
 
 Quand en Chine au mois de Juin
 Ils se décident à retirer
 Des médicaments l'pangolin
 Maint'nant c't'une espèce protégée
 Pour éviter les extinctions
 Vous écolos de bonne foi
 Faites courir le bruit, c'est pas con
 Qu'il y a un cancer du panda
 
 
 Une année d'plus dans l'hexagone
 Je sais pas vous, mais moi ça va
 Car j'ai encore quelques bonnes
 Nouvelles pour les six prochains mois
 
 
 Au mois de juillet au Soudan
 Réjouissance et jubilation
 Z'ont décidé,il était temps
 D'interdire toutes les excisions
 C'est un petit pas en avant
 Mais on peut toujours en faire plus
 En condamnant les contrev'nants
 À se faire recoudre l'anus
 
 
 Au mois d’Août toujours en Afrique
 Sans un Ourrah sans un Bravo
 L'OMS a rendu ses chiffres
 Éradication d'la polio
 Un vieux virus enfin détruit
 Quand un nouveau lui prend son kiff
 Oui c'est l'histoire de la vie
 'Tain c'est beau comme du Jimmy Cliff
 
 
 En septembre dans le téléviseur
 J'entends causer Jean Pierre Pernault
 Il va arrêter le treize heures
 Putain j'en bouff'rais mon chapeau
 J'ai pas été aussi content
 Depuis maint'nant deux ans tout ronds
 Quand j’eus appris incidemment
 Qu'Michel Sardou f'rait plus d'chanson
 
 
 Une année d'plus dans l'hexagone
 Mais pourquoi vous faites la gueule
 D'accord maint'nant avec les drones
 C'est plus possible de foutre le zbeul
 
 
 En octobre on y croyait plus
 On a de quoi vraiment être fier
 Grâce au Honduras à Nauru
 Fini les armes nucléaires
 Bon certes il y a les pandémies
 Mais c'est un tout autre niveau
 Au moins quitte à perdre la vie
 Notre apocalypse sera bio
 
 
 En Égypte au mois de novembre
 On trouve plus de cent sarcophages
 Pour les historiens qui y rentrent,
 ça ressemble à un mirage
 Moi qui suis optimiste comme pas un
 je me pose quand même la question
 Est-ce qu'pour la fin de 2020
 On a b'soin d'une malédiction
 
 
 En décembre, c'est vraiment l'panard
 Élections aux États-Unis
 On dit au r'voir au gros canard
 Peroxydé on se réjouit
 Dans les médias on p eut le voir
 Affirmer que c'est lui le king
 Mais qui aurait pu donc prévoir
 Qu'il ramen'rai ces potes vikings
 
 
 Une année d'plus dans l'hexagone
 Franchement je n'y croyais plus
 Si 2020 à la couronne
 Je crois qu'on n’a encore rien vu
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

1. Même Pas Mort !

À Sally Marx

Mon pote Gaby, il dit des fois : «  Je me suis remis à la clarinette, c’est ce qui se rapproche le plus de l’anglais ». Bon d’accord, quand il dit des trucs comme ça, je ne l’écoute plus trop parce que ça n’a aucun sens, mais en même temps, on vit une époque où l’on vient de voir sur les réseaux sociaux Terminator en costume de gouverneur de la Californie appeler au respect de la démocratie en brandissant l’épée de Conan le Barbare, parce qu’un neo-nazi déguisé en viking et quelques uns de ses potes ont envahi le Capitole, pour qu’un milliardaire 68,85 peroxydé, et actuel président des Etats-Unis le reste, bien qu’il se soit fait jeter par un oiseau bleu surpuissant qui révèle à l’envie les tendances et les normes, et pour que le dit président, disent-ils, puissent lutter contre un réseau pédo-sataniste mondial dont ferait partie un homme qui possède plus que le Produit Intérieur Brut du Quatar, consacrant la moitié de cette fortune à terraformer Mars, fortune qui vient juste de dépasser celle d’un autre homme qui lui ne possède que le Produit Intérieur Brut du Maroc, ce qui est finalement assez petit joueur, fortune qui lui vient d’un site internet bien connu que je ne citerai pas pour ne pas faire de pub à Amazon, qui fut l’un des grands gagnants de ce confinement, et qui consacre lui sa fortune à développer le transhumanisme, afin d’augmenter l’humain, humains qui par ailleurs continuent de crever par centaine de millier dans des camps où on les parque pour cause de mauvaise religion, idéologie, nationalité, couleur de peau, ou plus simplement parce qu’il fallait bien taper sur quelqu’un, quand ils ne sont pas à crever sous les bombes ou dans les flots de la Méditerranée pour échapper à leur funeste destin, qui s’ils y parviennent, à franchir les dits flots de l’affreux destin, se transformera en un cauchemar administratif dans une société de contrôle où les forces de l’ordre sous-traiteront le déchirage de tente et le démantèlement de camps de fortune à des sociétés privés parce qu’il n’y a pas de petits profits après tout, il faut être inventif, c’est ça, la start-up nation, faut innover, on veut de l’innovation, la preuve c’est que 2021 marquera le grand retour des Pogs, mais si tu sais, ces petits ronds de cartons auxquels nous jouions lors de notre prime et insouciante enfance, en tout cas la mienne, ce qui n’est pas sans me provoquer un accès de nostalgie fort peu adapté à mon propos qui se veut résolument positif et tourné vers l’avenir, ce concept nébuleux tout aussi inquiétant qu’enthousiasmant, car je ne céderai pas au sirène du passéisme, non je ne céderai pas, bon d’accord, cinq minutes mais pas plus, j’ai un propos à tenir moi, je ne peux pas me permettre de m’égarer tel un gouvernement dans une gestion de campagne de vaccination, vaccination qui soulève par ailleurs des levées de bouclier un peu partout, parce que on va nous inoculer la cinq G, ce qui finalement est plus pratique et moins onéreux que d’aller s’acheter le dernier Iphone en date, quand on y pense, Iphone produit donc par des travailleurs exploités de par le monde, et creusant les ressources en silicium, ressources rares et stratégiques qui fait, entre autre chose, du continent africain un vaste bordel géopolitique, où le néocolonialisme occidental fait des ravages, même si parfois, pour rassurer nos consciences remplies de culpabilité, on livre une histoire émouvante et inspirante d’une jeune femme qui, luttant bec et ongles finit par devenir maître internationale d’échec alors qu’elle a grandi dans un bidonville ougandais de Katwe, dont le père et la sœur sont mort dans sa jeunesse, et nous lisons cela avec le plus grand respect, parce qu’il faut le dire, on ne bite rien aux échecs même si on a regardé « Le jeu de la dame » la veille sur Netflix, célèbre compagnie états-uniens, grande gagnante elle-aussi de ces confinements et en passe de ridiculiser Hollywood, dont les ors de la splendeurs de jadis sont écaillés par des scandales et qui peine donc à sortir ses films puisque les cinémas sont fermé à cause d’une pandémie mondiale, qui est, selon certains, seulement la première d’une longue liste, parce que tu vas voir , quand le permafrost aura complètement fondu, ce qu’on va se prendre sur la gueule, on va se retrouver avec des virus disparus depuis longtemps contre lesquelles nos organismes ne sauront plus lutter, organismes par ailleurs affaiblis, c’est certain, par la pollution dans l’air et la mauvaise alimentation, ne m’en parlez pas, faudrait vraiment que je fasse un peu plus gaffe, j’ai du prendre au moins cinq kilos pendant les fêtes, et il faudrait vraiment que je cesse de fumer, mes poumons tirent la gueule et en plus de ça, le tabac est l’une des cultures qui demande le plus de ressources en eau, eau qui par ailleurs devient de plus en plus privatisée, à tel point qu’au Mexique on boit plutôt du coca parce que c’est moins cher que l’eau, ce qui est un peu paradoxal parce que le coca, ça demande beaucoup d’eau aussi, c’est ce qu’on appelle assez curieusement une stratégie par le déficit, il faut commencer par perdre de la tune pour en gagner beaucoup plus, d’ailleurs moi qui applique cette méthode depuis bientôt trente-trois ans, je ne suis pas encore totalement convaincu par le résultat, mais si ça marche pour Coca, pourquoi pas pour moi, et c’est sur cet argument fallacieux que les entreprises de micro-crédit prospèrent, faisant de la dette la première fortune mondiale, si je puis m’exprimer ainsi, dette contractée par les individus comme par les états, alors si au fond personne n’a de tunes, qui possèdent ? et bien Elon Musk et Jeff Bezos bien entendu, mais également Bernard Arnault devenu la troisième fortune mondiale, qui possède lui le PIB du Guatemala, pays dont les occidentaux se foutent pas mal, mais où quand on n’est pas content, on ne se déguise pas en viking pour prendre le parlement, non on le crame directement, ce qui doit nécessiter pas mal d’essence, en même temps, là-bas y en a pas mal, ce qui explique que si les occidentaux se foutent du Guatemala, leurs dirigeants beaucoup moins, parce que le pétrole, c’est la vie, vie dont on se demande parfois de quoi elle est faite, qu’est-ce qu’on fout finalement face à cette abyssale et monumentale montagne d’absurdité qui fait que parfois, un dimanche soir, dans un bistrot clandestin, on s’accoude au comptoir pour philosopher, et où empli de nostalgie, on repense à son enfance où tout ça était moins compliqué, on ne se prenait pas la tête avec des questions de tarifs de baril de pétrole, non, on ne faisait que jouer aux Pogs, tranquillement, si je te décanille tes pogs, je te les prends, c’est comme ça, c’est simple, efficace, la règle est la même pour tout le monde et si tu es mauvais aux pogs, tant pis pour toi, il ne te reste plus que tes yeux pour pleurer, et c’est ainsi que tu fais l’expérience du vide, de la futilité totale de l’existence qui nous prend parfois secrètement et insidieusement un lendemain de réveillon et qui nous fait souhaiter une bonne année exempte, ô non pas de grands malheurs, pas de vœux de fin de pandémie, de fin de guerre et d’armes atomiques, nous sommes trop petits, trop chétifs, trop insignifiants pour de tels vœux, trop veules et trop minables, non, nous prendrons notre lot de malheurs comme tout le monde avec ses pandémies, ses attentats et ses rediffusions des films de Christian Clavier sur TF1, nous endurerons tout cela, stoïquement, les dents serrées et si notre dos est courbé, notre regard, lui, reste droit, mais malgré tout nous faisons le souhait que notre quotidien soit débarrassé de ces moments un peu gênants, un peu nuls, un peu vides, vous savez, comme quand vous êtes dans le métro avec quelqu’un et que vous dites au revoir trop tôt, bien avant la station, suivante et que vous ne savez plus quoi dire, que vous cherchez un sujet, un petit sujet pour ne pas avoir l’air con, pas un truc trop grave du genre de l’invasion du capitole par les vikings non quelque chose de facile, d’évident, de consensuel, d’élégant au fond et dont tout le monde se fout, une anecdote brillante et pertinente que l’ont peut lâcher comme ça l’air de rien du type « Tu savais que la somme des nombres entiers positifs était égales à moins un douzième » mais ce genre d’anecdote ne se trouve pas sous le sabot d’un cheval, non le futile, l’extrême futilité sitôt que l’on tente de la saisir, se dérobe toujours et tout paraît grave, on ne peux l’atteindre qu’après avoir contemplé l’humanité dans son ensemble, grouillante et rampante, assoiffée, affamée, hagarde et perdue dans l’immensité du cosmos où des trous noirs entiers se baladent en liberté, se foutant des règles de la physique la plus élémentaires et annihilant tout sur son passage, planète et galaxie, des systèmes entiers, des univers dans leur intégralité, des milliards de billions de trillions d’étoiles, ah c’est sûr vu comme ça, ça donne de l’horizon, ça remet en perspective, on se dit finalement qu’avec tout ce foutoir universel au dessus de nos têtes, sept milliards d’êtres humains c’est rien, pas le début du commencement d’un quart d’atome, alors on peut lever son verre, fier de se dire que « M’en fous, d’abord Même pas mort » et que au fond quand Gaby dit : «  Je me suis remis à la clarinette, c’est ce qui se rapproche le plus de l’anglais », on s’entend répondre quelque part au fond de nos tréfonds, et à raison d’ailleurs, on s’entend répondre donc : « Ah oui pas con. ».

Et si ce qui t’a plus marqué dans ce monologue, c’est le retour des pogs, alors : Bonne Année camarade ! Je sais que tu sais.