1. Même Pas Mort !

À Sally Marx

Mon pote Gaby, il dit des fois : «  Je me suis remis à la clarinette, c’est ce qui se rapproche le plus de l’anglais ». Bon d’accord, quand il dit des trucs comme ça, je ne l’écoute plus trop parce que ça n’a aucun sens, mais en même temps, on vit une époque où l’on vient de voir sur les réseaux sociaux Terminator en costume de gouverneur de la Californie appeler au respect de la démocratie en brandissant l’épée de Conan le Barbare, parce qu’un neo-nazi déguisé en viking et quelques uns de ses potes ont envahi le Capitole, pour qu’un milliardaire 68,85 peroxydé, et actuel président des Etats-Unis le reste, bien qu’il se soit fait jeter par un oiseau bleu surpuissant qui révèle à l’envie les tendances et les normes, et pour que le dit président, disent-ils, puissent lutter contre un réseau pédo-sataniste mondial dont ferait partie un homme qui possède plus que le Produit Intérieur Brut du Quatar, consacrant la moitié de cette fortune à terraformer Mars, fortune qui vient juste de dépasser celle d’un autre homme qui lui ne possède que le Produit Intérieur Brut du Maroc, ce qui est finalement assez petit joueur, fortune qui lui vient d’un site internet bien connu que je ne citerai pas pour ne pas faire de pub à Amazon, qui fut l’un des grands gagnants de ce confinement, et qui consacre lui sa fortune à développer le transhumanisme, afin d’augmenter l’humain, humains qui par ailleurs continuent de crever par centaine de millier dans des camps où on les parque pour cause de mauvaise religion, idéologie, nationalité, couleur de peau, ou plus simplement parce qu’il fallait bien taper sur quelqu’un, quand ils ne sont pas à crever sous les bombes ou dans les flots de la Méditerranée pour échapper à leur funeste destin, qui s’ils y parviennent, à franchir les dits flots de l’affreux destin, se transformera en un cauchemar administratif dans une société de contrôle où les forces de l’ordre sous-traiteront le déchirage de tente et le démantèlement de camps de fortune à des sociétés privés parce qu’il n’y a pas de petits profits après tout, il faut être inventif, c’est ça, la start-up nation, faut innover, on veut de l’innovation, la preuve c’est que 2021 marquera le grand retour des Pogs, mais si tu sais, ces petits ronds de cartons auxquels nous jouions lors de notre prime et insouciante enfance, en tout cas la mienne, ce qui n’est pas sans me provoquer un accès de nostalgie fort peu adapté à mon propos qui se veut résolument positif et tourné vers l’avenir, ce concept nébuleux tout aussi inquiétant qu’enthousiasmant, car je ne céderai pas au sirène du passéisme, non je ne céderai pas, bon d’accord, cinq minutes mais pas plus, j’ai un propos à tenir moi, je ne peux pas me permettre de m’égarer tel un gouvernement dans une gestion de campagne de vaccination, vaccination qui soulève par ailleurs des levées de bouclier un peu partout, parce que on va nous inoculer la cinq G, ce qui finalement est plus pratique et moins onéreux que d’aller s’acheter le dernier Iphone en date, quand on y pense, Iphone produit donc par des travailleurs exploités de par le monde, et creusant les ressources en silicium, ressources rares et stratégiques qui fait, entre autre chose, du continent africain un vaste bordel géopolitique, où le néocolonialisme occidental fait des ravages, même si parfois, pour rassurer nos consciences remplies de culpabilité, on livre une histoire émouvante et inspirante d’une jeune femme qui, luttant bec et ongles finit par devenir maître internationale d’échec alors qu’elle a grandi dans un bidonville ougandais de Katwe, dont le père et la sœur sont mort dans sa jeunesse, et nous lisons cela avec le plus grand respect, parce qu’il faut le dire, on ne bite rien aux échecs même si on a regardé « Le jeu de la dame » la veille sur Netflix, célèbre compagnie états-uniens, grande gagnante elle-aussi de ces confinements et en passe de ridiculiser Hollywood, dont les ors de la splendeurs de jadis sont écaillés par des scandales et qui peine donc à sortir ses films puisque les cinémas sont fermé à cause d’une pandémie mondiale, qui est, selon certains, seulement la première d’une longue liste, parce que tu vas voir , quand le permafrost aura complètement fondu, ce qu’on va se prendre sur la gueule, on va se retrouver avec des virus disparus depuis longtemps contre lesquelles nos organismes ne sauront plus lutter, organismes par ailleurs affaiblis, c’est certain, par la pollution dans l’air et la mauvaise alimentation, ne m’en parlez pas, faudrait vraiment que je fasse un peu plus gaffe, j’ai du prendre au moins cinq kilos pendant les fêtes, et il faudrait vraiment que je cesse de fumer, mes poumons tirent la gueule et en plus de ça, le tabac est l’une des cultures qui demande le plus de ressources en eau, eau qui par ailleurs devient de plus en plus privatisée, à tel point qu’au Mexique on boit plutôt du coca parce que c’est moins cher que l’eau, ce qui est un peu paradoxal parce que le coca, ça demande beaucoup d’eau aussi, c’est ce qu’on appelle assez curieusement une stratégie par le déficit, il faut commencer par perdre de la tune pour en gagner beaucoup plus, d’ailleurs moi qui applique cette méthode depuis bientôt trente-trois ans, je ne suis pas encore totalement convaincu par le résultat, mais si ça marche pour Coca, pourquoi pas pour moi, et c’est sur cet argument fallacieux que les entreprises de micro-crédit prospèrent, faisant de la dette la première fortune mondiale, si je puis m’exprimer ainsi, dette contractée par les individus comme par les états, alors si au fond personne n’a de tunes, qui possèdent ? et bien Elon Musk et Jeff Bezos bien entendu, mais également Bernard Arnault devenu la troisième fortune mondiale, qui possède lui le PIB du Guatemala, pays dont les occidentaux se foutent pas mal, mais où quand on n’est pas content, on ne se déguise pas en viking pour prendre le parlement, non on le crame directement, ce qui doit nécessiter pas mal d’essence, en même temps, là-bas y en a pas mal, ce qui explique que si les occidentaux se foutent du Guatemala, leurs dirigeants beaucoup moins, parce que le pétrole, c’est la vie, vie dont on se demande parfois de quoi elle est faite, qu’est-ce qu’on fout finalement face à cette abyssale et monumentale montagne d’absurdité qui fait que parfois, un dimanche soir, dans un bistrot clandestin, on s’accoude au comptoir pour philosopher, et où empli de nostalgie, on repense à son enfance où tout ça était moins compliqué, on ne se prenait pas la tête avec des questions de tarifs de baril de pétrole, non, on ne faisait que jouer aux Pogs, tranquillement, si je te décanille tes pogs, je te les prends, c’est comme ça, c’est simple, efficace, la règle est la même pour tout le monde et si tu es mauvais aux pogs, tant pis pour toi, il ne te reste plus que tes yeux pour pleurer, et c’est ainsi que tu fais l’expérience du vide, de la futilité totale de l’existence qui nous prend parfois secrètement et insidieusement un lendemain de réveillon et qui nous fait souhaiter une bonne année exempte, ô non pas de grands malheurs, pas de vœux de fin de pandémie, de fin de guerre et d’armes atomiques, nous sommes trop petits, trop chétifs, trop insignifiants pour de tels vœux, trop veules et trop minables, non, nous prendrons notre lot de malheurs comme tout le monde avec ses pandémies, ses attentats et ses rediffusions des films de Christian Clavier sur TF1, nous endurerons tout cela, stoïquement, les dents serrées et si notre dos est courbé, notre regard, lui, reste droit, mais malgré tout nous faisons le souhait que notre quotidien soit débarrassé de ces moments un peu gênants, un peu nuls, un peu vides, vous savez, comme quand vous êtes dans le métro avec quelqu’un et que vous dites au revoir trop tôt, bien avant la station, suivante et que vous ne savez plus quoi dire, que vous cherchez un sujet, un petit sujet pour ne pas avoir l’air con, pas un truc trop grave du genre de l’invasion du capitole par les vikings non quelque chose de facile, d’évident, de consensuel, d’élégant au fond et dont tout le monde se fout, une anecdote brillante et pertinente que l’ont peut lâcher comme ça l’air de rien du type « Tu savais que la somme des nombres entiers positifs était égales à moins un douzième » mais ce genre d’anecdote ne se trouve pas sous le sabot d’un cheval, non le futile, l’extrême futilité sitôt que l’on tente de la saisir, se dérobe toujours et tout paraît grave, on ne peux l’atteindre qu’après avoir contemplé l’humanité dans son ensemble, grouillante et rampante, assoiffée, affamée, hagarde et perdue dans l’immensité du cosmos où des trous noirs entiers se baladent en liberté, se foutant des règles de la physique la plus élémentaires et annihilant tout sur son passage, planète et galaxie, des systèmes entiers, des univers dans leur intégralité, des milliards de billions de trillions d’étoiles, ah c’est sûr vu comme ça, ça donne de l’horizon, ça remet en perspective, on se dit finalement qu’avec tout ce foutoir universel au dessus de nos têtes, sept milliards d’êtres humains c’est rien, pas le début du commencement d’un quart d’atome, alors on peut lever son verre, fier de se dire que « M’en fous, d’abord Même pas mort » et que au fond quand Gaby dit : «  Je me suis remis à la clarinette, c’est ce qui se rapproche le plus de l’anglais », on s’entend répondre quelque part au fond de nos tréfonds, et à raison d’ailleurs, on s’entend répondre donc : « Ah oui pas con. ».

Et si ce qui t’a plus marqué dans ce monologue, c’est le retour des pogs, alors : Bonne Année camarade ! Je sais que tu sais.


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