6. Une Histoire

Une Histoire

À Sally… Et à Marième aussi un peu.

J’ai voulu raconter une histoire. L’histoire d’un petit caillou tout pointu, tout pointu, qui rêverait d’être un beau galet tout rond pour faire des ricochets. Le caillou tout pointu rêverait de faire des ricochets, mais les autres cailloux lui ont dit « ben non tu peux pas faire des ricochets, tu es juste un caillou tout pointu, alors que pour faire des ricochets, il faut être un beau galet tout rond, les cailloux tout pointus comme toi, personne ne les prend pour faire des ricochets. Pour ça il faudrait que tu attendes, attendes que la pluie et le vent te lissent, te polissent, et délissent, faut que tu attendes que tes angles s’arrondissent si tu veux être un beau galet tout plat pour faire des ricochets. Alors le petit caillou, vous savez ce qu’il fait ? Et bien, le petit caillou, il attend.

Non, m’a dit Sally. Non, ça, c’est trop triste. C’est dans longtemps, on sera mort. Alors, je n’ai pas raconté cette histoire.

J’ai voulu raconter l’histoire de M.Amar qui à chaque fois qu’il revient du marché, fait dix pas puis pose ses sacs, s’arrête pour prendre son carnet, et note une idée. Et tous les gens qui le voient partir du marché, regardent monsieur Amar tous les dix pas, poser ses sacs, sortir son petit calepin, et noter une idée. Et les gens se demandaient : mais qu’est-ce que M.Amar, tous les dix pas, peut noter comme idée ? On ne lui connaissait aucune passion dévorante ni d’appétit littéraire. Mais chaque fois, avec ses sacs, tous les dix pas, crac, carnet. Un jour monsieur Amar est mort. Comme il n’avait pas d’enfant, les gens du quartier, curieux, ont aidé à débarrasser la maison dans l’espoir de retrouver les petits carnets de monsieur Amar pour savoir ce que tous les dix pas, crac, il notait. À vrai dire, on a fini par comprendre que M Amar les brûlait au fur et à mesure. Certains pensent qu’il s’agit probablement d’un chef d’œuvre, d’autres que M Amar avait simplement la sciatique et ne voulait pas le montrer aux gens du quartier. Mais ces gens-là ne connaissent rien à rien, ni à la littérature, ni à la sciatique et encore moins aux petits carnets.

Non m’a dit Sally. Non quand on ne sait pas c’est frustrant. Il n’y a pas d’étincelle. Alors je n’ai pas raconté cette histoire.

J’ai voulu raconter l’histoire d’un homme dans une chambre qui vivait avec un remords. Un immense remords. Il avait promis il y a longtemps, très longtemps à une fille dont il était amoureux de l’emmener au Portugal, à Viana do Castelo, et l’emmener sur la pointe la plus avancée. Il voulait faire tout ça parce qu’il avait promis qu’on pouvait voir l’Amérique depuis le Portugal. Et l’homme dans sa chambre contemple son remords, le voyage à Viana do Costelo qu’ils n’avaient jamais fait, alors c’était la fille qui était partie avec le temps, le temps ce salaud qui vous souffle toutes vos amours si vous lui laissez trop de place. Il n’avait jamais apporté la preuve qu’on pouvait voir l’Amérique depuis le Portugal, et il vivait avec cette absence de preuve comme un remords. Il n’avait jamais apporté la preuve qu’on pouvait voir l’Amérique depuis le Portugal. Tout simplement parce qu’on ne peut pas.

Non m’a dit Sally. Non quand on sait tout, c’est frustrant. Il n’y a plus de possible. Alors je n’ai pas raconté cette histoire.

J’ai voulu raconter l’histoire de Charles « One eyed Charlie» McRory, tête d’irlandais dur comme de la pierre , qui n’avait qu’un oeil, mais qui boxait mieux que Dieu avec les deux. Il voyait tout, cet homme-là depuis qu’il avait perdu la moitié de la vue. Il disait « comme ça, je ne vise que l’essentiel ». Pas moyen de le surprendre, de lui allonger une droite. Il ne frappait pas fort, mais à la longue, il les avait tous, y en a pas un dans sa catégorie qui pouvait le toucher. Il disait, pas besoin d’un bon punch quand tu sais esquiver. Il disait : pas besoin d’esquiver si tu es déjà à la bonne place avant même que l’autre ne fasse partir son coup. One eyed Charlie, soixante-sept kilos, 48 combats, 47 victoires aux points, 1 défaite par KO. Il n’a perdu qu’une seule fois. Même pas contre un boxeur professionnel non. Contre le pianiste du Murphy’s. En plus, ce n’était même pas sur un ring, c’était dans l’arrière-cour, quand One eyed Charlie un peu trop bourré avait voulu régler son compte à « Blindie  Jack » parce qu’il refusait de jouer A rocky road to Dublin. Blindie Jack comme son nom l’indique, était aveugle. Et on raconte qu’après l’avoir étalé dans l’arrière-cour, Blindie Jack a dit à One eyed Charlie : « Tu ne vois que l’essentiel, mais l’essentiel, c’est déjà trop ».

Non m’a dit Sally. Non, il ne faut pas qu’à la chute de l’histoire, quelqu’un se retrouve au tapis. Il faut chuter comme une feuille. Simplement et avec élégance. Alors je n’ai pas raconté cette histoire.

J’ai voulu raconter l’histoire d’un écrivain qui fumait plus qu’une entreprise de traitement des déchets, et qui pour se motiver à écrire, se roulait une clope devant sa page blanche, puis se disait, mille mots, dans mille mots tu peux fumer, mais écrit d’abord tes mille mots. Parce que l’écriture n’est pas une question de qualité, mais de quantité, il faut écrire et réécrire un bon millier de fois avant de pouvoir sortir quelque chose de correct. Alors, sa clope roulée à côté de sa feuille blanche, il écrivait ses mille mots, les uns après les autres. De mille mots en mille mots, il a fini par faire un roman, puis deux puis trois. Il a rencontré un éditeur et puis le succès dans la foulée. Il a commencé à faire attention à sa santé, il s’est décidé à arrêter de fumer, mais il a gardé pour lui la dernière cigarette à portée de sa feuille blanche pour se motiver à écrire mille mots. C’était sa petite tradition. Il ne fumait pas, mais il gardait sa cigarette, et le briquet. Pour se rappeler qu’il faut écrire comme une envie de fumer. Bien sûr, il a perdu la cigarette. Et le briquet. Mais ce jour-là, il a ouvert sa page blanche, et il a raconté sa cigarette, et il a raconté son briquet, et il a raconté les mille fois mille mots qu’il avait écrits comme on fume.

Non m’a dit Sally, il ne faut pas commencer par l’habitude. C’est trop près, ça me fait peur.

J’ai voulu raconter l’histoire de Mac et Max qui s’aimaient depuis leur tendre enfance, et qui sont restés amoureux toute leur vie sans jamais un moment de doute. Et quand on leur a demandé quel était leur secret, ils ont répondu, « c’est qu’on s’emmerde très lentement. » J’ai voulu raconter l’histoire de Petit Jean et d’une fourmi qui firent la course pour savoir qui toucherait la lune en premier. Et qu’on n’a jamais su qui avait gagné. J’ai voulu raconter l’histoire d’un homme qui se trimballait toujours avec sa conscience sur son épaule droite ce qui lui faisait courber le dos, et lui donner une silhouette abattue. J’ai voulu raconter l’histoire d’un homme qui aurait voulu savoir dessiner un arbre, mais qui ne savait pas s’il fallait commencer par les feuilles, le tronc ou les racines, et selon l’avis de chacun, il recommençait en permanence.

Mais Sally ne voulait pas. Sally ne voulait pas d’histoire avec trop de mots. Sally ne voulait pas d’histoire qui finirait dans longtemps, elle ne voulait pas d’histoire qui joue avec le temps, qui joue de ces personnages. Sally ne voulait pas d’histoires pleine de silence et de non-dit, d’histoires pleine de souffrance ou de « on dit ».

Alors ce jour-là, je ne lui ai pas raconté d’histoire. Je lui ai offert une glace au chocolat. Elle l’a goûté et m’a dit : oui, cette histoire-là, elle est bonne ».


	

5. Ragtime

 

Ragtime

Le ragtime est la musique sur laquelle Dieu danse quand personne ne le regarde

Novecento, Alessandro Baricco

Ça se passe avant. Dans le temps. Dans un de ces moments où, vous savez, la ville n’est encore qu’un village, la nationale qu’un embryon de projet, un de ces moments où l’on peut encore entendre les chiens jouer au foot contre la porte de l’église accompagnés par les jappements joyeux des enfants.

 

Face à face, sur la place, il y a une église – vide – et un café – plein -.

 

C’est un drôle de troquet avec une enseigne en bois qui annonce la couleur « Mapple Leaf Café » . On y entre comme dans un moulin, et on pose, sans façon, son cœur et son cul sur de vieilles chaises branlantes. Sur les murs défraîchis, le portrait en noir et blanc d’un acteur depuis longtemps oublié regardait la photo de l’enfant prodige du pays en train de marquer un but pendant la demi-finale d’accession. Sauf qu’ici, ce n’est pas un but, c’est LE but. Et ici, on ne plaisante pas avec la religion. Les petites annonces débordent du tableau consacré, et si l’on est curieux, si l’on prend le temps, on pourra trouver une affaire à saisir pour une Honda 500 avec moins de 10.000 au compteur, ainsi qu’une excellente recette de tarte aux pommes, et un poème d’amour en russe que personne ne parle ici de toute façon. Au fond du bar, il y a un piano édenté, où un homme malingre égraine des notes comme d’autres construisent des cathédrales : patiemment, sans brusquerie, mais avec ferveur. Derrière le comptoir, il y a une moustache qui ne rigole pas du tout, et un regard qui vous happe comme pour vous dire : « Ici, c’est simple, c’est café-calva, demi de brune ou rhum arrangé, pour le reste, trouve ton chemin». Oui, c’est un drôle de troquet.

 

L’endroit est tenu par deux frères : le cadet qui y travaille et l’aîné qui n’y travaille pas. Celui qui y travaille – appelons-le George pour simplifier – est un homme d’une quarantaine d’années, qui porte fièrement un œillet à sa boutonnière et une casquette de marin, même s’il n’a jamais vu la mer. C’est lui qui a eu l’idée, c’est lui qui a demandé à son frère la moitié de l’héritage pour pouvoir ouvrir son lieu. Sa grande idée, son grand rêve, c’était de faire un cabaret des plus select, où des artistes du monde entier viendraient interpréter leurs morceaux de bravoure devant un public de connaisseur, quoique bienveillant. George avait voulu faire de cet endroit un des lieux les plus huppés de la région, ce qui expliquait, les fastes de la décoration de la scène, tout en dorures et arabesques, gros rideau de velours rouge et chandelle sur les tables.

 

Celui qui n’y travaillait pas – appelons-le George pour simplifier – n’avait aucune envie d’être là. Ce n’est pas qu’il n’aime pas la musique, au contraire. La musique, c’est un peu ce qui le dévore qui le consume, en permanence, et il ne sait pas quoi faire avec ça. Alors quand vient son tour de ne pas travailler, il prends un torchon, commence à essuyer des verres qui n’ont pas été lavés et écoute le pianiste égrainer ses notes. George était un homme d’une quarantaine d’années qui portait élégamment, un mouchoir à la boutonnière et un canotier, quel que soit le temps, bien qu’il n’ait jamais vu de tableau impressionniste. Pour lui, faire la gueule était la plus élémentaire des courtoisies quand un client passait la porte, d’autant qu’il ne travaillait pas là. Elle était à lui, la moustache qui ne rigolait pas, et c’était lui le regard qui vous happait.

Au piano, l’homme malingre qui égrène des notes – appelons le Georges pour simplifier- rêve d’un ailleurs. Mais on le paye pour égrainer, alors il égraine. George a une quarantaine d’années, de la route plein les pieds, du cirage noir sur ces chaussures et toute la vie devant lui. Il égraine, et il pense à sa femme, Bettina qui l’attend pendant qu’il égraine. Et il égraine les notes qui lui font penser à Bettina. Et chaque soir, c’est tout un chapelet d’amour qu’il égraine sous l’oreille de la foule bienveillante, mais qui s’en fout un peu à l’heure du troisième rhum arrangé.

En face du café, il y a l’église de Notre Dame de l’Appogiature. Dans l’église, il y a un prêtre -appelons-le George pour simplifier, qui a sa tête plein les mains, parce que sa tête est trop pleine du grand vide de l’église. Elle est pleine des souvenirs, de comment ça se passait avant. Quand le village n’était qu’un hameau, quand la nationale n’était encore qu’un chemin de terre, quand les chiens ne jouaient pas au foot et se contentaient d’aller téter leur mère. Dans le temps, quand il y avait un organiste pour égrainer des notes dans l’église, et que les fidèles venaient avec joie le dimanche pour écouter son sermon. Le prêtre a la tête trop pleine de tous les sermons qu’il a sur le cœur, la tête trop pleine de tous les mots non-dits.

Dans la maison à côté de Notre Dame de l’Appogiature, il y a une vieille femme. La mère du père. Elle aussi a les mains pleines, pleines d’innocence. Elle ne sait pas quoi faire de toute cette innocence qui lui colle aux doigts. Elle essaye régulièrement d’en donner aux chiens qui jouent au foot contre la porte de l’église. Les chiens, qui ne sont pas chiens, acceptent pour ne pas lui faire de peine, et finissent par aller l’égarer sous le petit pont de la rivière qui passe dans les contrebas de la ville. Un jour par curiosité, elle a traversé la place, et elle est rentrée dans le Mapple Leaf Café. La moustache qui ne sourit pas l’accueillit en bougonnant, et s’installant au premier rang, elle a écouté l’homme malingre qui égrainait son amour pour Bettina. Elle a écouté cet homme, et toutes les notes lui rappelaient les mots que son fils avait de trop dans sa tête. Depuis tous les soirs, elle vient au premier rang, et quand le concert est fini, elle va trouver l’homme malingre, lui pose sur le piano un bout d’innocence en guise de paiement, et lui demande, invariablement tous les soirs : « Va jouer des histoires à mon fils ».

Georges, l’homme malingre, aimerait bien faire plaisir à la vieille, mais il ne peut pas retourner à l’église. Il ne peut pas y retourner à l’église, parce qu’il en vient. Dans le temps, il était organiste, tous les dimanches, il faisait venir du monde. Mais il en avait sa claque des cantiques et des chants liturgiques. Lui, il voulait enflammer des cœurs en chantant son amour pour le cul de Bettina. Mais on ne peut pas dire cul, dans une église. Alors quand George, celui qui travaille, était venu le trouver, pour lui proposer de jouer dans son établissement, tous les soirs, nourri et payé, il avait refermé le clavier de l’orgue, s’était retourné vers le crucifix et avait dit : Salut Dieu, ta maison elle sonne bien, mais il faut que j’aille faire bouger des culs, chacun sa croix comme tu dirais. Sans rancune hein. Et il était parti. Il n’a jamais su si Dieu lui avait gardé rancune ou non. Mais il ne préférait pas remettre les pieds dans l’église. Il ne savait pas si Dieu était du genre rigolard, ou du genre de la moustache qui ne rigole pas quand elle travaille derrière le bar.

S’il jouait tous les soirs au Mapple Leaf café, à faire bouger des culs et tourner des têtes, c’était parce que George était follement amoureux de Bettina. Alors tous les soirs, il faisait jouer le mari pour faire la cour à sa femme.

Bettina, tous les soirs, acceptait avec amusement les faveurs et ferveurs, affusion et sentiments, démonstration outrancière de passion et petits mots de plus en plus gros. Tous les soirs, elle écoutait George lui faire la cour en bas de son balcon, pendant que son mari George chantait la beauté de son cul pour faire danser celui des autres. Tous les soirs, elle l’écoutait patiemment. Ne disait rien, se contentait de sourire, et puis refermait sa fenêtre et retournait à son éternel crochet en écoutant à la radio une émission où l’on s’interrogeait sur ce que devenait le monde. Bettina se foutait bien de ce que devenait le monde, elle avait les mains pleines de crochets et d’innocence.

George le mari était au courant, bien sûr, mais ça ne le dérangeait absolument pas vu qu’il avait du travail garanti tous les soirs. Quand arrivait son heure, il mettait son habit de pianiste, se rendait au Mapple Leaf café. Quand George le voyait arriver, il réajustait son œillet à la boutonnière, laissait les clés de la maison à son frère George pour qu’il ne travaille pas, et allait tenter de conquérir le cœur de la belle Bettina.

À force de ne pas travailler en écoutant l’homme malingre, George s’est consumé dans la musique. Un matin n’y tenant plus, il est rentré dans l’église vide, et a commencé à jouer sur l’orgue paroissial. Dans ses mains il y avait tout l’amour du monde, et plus les notes s’égrenaient, et plus la moustache acceptait de sourire. Un peu comme ça pour voir d’abord, puis plus franchement, jusqu’à ce que lui viennent des idées qui provoquaient le rire, il commençait à chanter le cul de Bettina, qu’il n’avait jamais vu, mais que son frère, chaque fois qu’il rentrait de sa cour, lui décrivait en détail par le menu. Et ça l’amusait George de chanter ça dans la maison de dieu qui sonnait si bien.

George un jour quand son morceau fut enfin prêt, le joua à son frère, qui reconnu sans l’ombre d’un doute le cul de Bettina. Le soir même, pendant que George était en train de jouer, il fit venir un piano en bas du balcon, et se mit à jouer. Et pour la première fois Bettina le regarda, et descendit. Ils sont sortis, ont marché longtemps, sans rien se dire, puis à un moment ils se sont assis, parce que pour ne rien se dire c’est quand même plus confortable. Ils se sont assis sous le petit pont de la rivière qui coulait en contre bas de la ville. On dit que c’est là qu’ils ont égaré leur innocence.

Et quand George ce soir là vit la mère du père poser un bout de son innocence sur le piano et lui dire : « Joue des histoires à mon fils », il ressentit comme un élan de regret. Alors il rentra dans l’église, regarda le visage du Christ, et senti tout un tas de mots, un tas de mots qui vint se bloquer dans sa tête. Et il aurait voulu, le dire, le crier au monde entier. Et puis il entendit George en train de jouer, de jouer une musique qu’il ne connaissait pas. Alors il eut envie de poser ses mots par dessus. George ne s’arrêtait pas de parler pendant que George ne s’arrêtait pas de jouer. Ça a fait tellement de bruit que les gens du Mapple Leaf café ont commencé à accourir. Dans le café, il n’y avait plus personne.

À part George, qui décida devant le lieu vide d’en faire un des lieux les plus huppés de la région. Avec des dorures et des arabesques, et un piano sur la scène.

Mais ça, ça se passait avant. Dans le temps d’avant.

Ou bien juste à côté.

4. Impasse de l’avenir

  
 J'habite impasse de l'avenir
 Sous le pont des Soupirs
 Car chaque jour insoupçonné
 Je me tue à la tâche  
 Pour faire éclore sans une tâche  
 Une palette renouvelée
 
 C'est vrai que tout le jour je m'échine, sur des machines en zinc
 à faire des magazines à la chaîne remplis de truc et de machin
 Cousu de rêves made in china
 du frisson vain, t'en veux, voilà
 Je fais de la fièvre effervescente et de la fureur incessante
 des émanations enivrantes, et de la jouissance insouciante
 Tout ce qu'il faut pour te faire tourner la tête, pour te faire taire ta gueule
 Pour combler ton horizon,  j'fais les trois-huit à mois tout seul  
 Je fais de la guimauve au kilomètre
 Du sucré jusqu'à l’écœurement
 Pour le bon plaisir de nos maitres
 Mais j'ai au cœur un serrement
 
 J'habite impasse de l'avenir  
 sous le pont des Soupirs
 Quand trop attaché, j'arrive à m'échapper
 Je fuis sur un bout de terre, sur mon petit lopin
 En puisant l'encre dans mes artères, je cultive dans mon jardin
 Les émotions qui manquent à mes contemporains
 
 Nouveaux émois, et moitié beaux
 Benêt, benoit, béat, pieds bots
 La graine qui germe il faut l'entendre
 tendre l'oreille l'entendre fendre
 faut l'écouter éclore en éclair  
 plus vivace et sauvage que mille et une rizière
 Une rivière de larmes coule sur un cœur de pierre
 Des mille maux de ce drame, je ferais mille mots extraordinaires  
 
 Je fais pousser à la paresse, je cultive de la nonchalance
 J'ai mis à macérer des rires pour ton prochain jour de chance
 J'écris ce que je crois de vous, je fais croitre des métaphores  
 Vois, le petit faible que tu as pour elle devient de plus en plus fort
 Tu en es ébahi, esbaudi, plein de fougue et de feu
 Ravi et joyeux, tu as d'la vie au coin des yeux
 Allez, vas, vis et vite, dévisse et deviens dingue
 Nul besoin d'être Miles Davis pour devenir baltringue  
 
 J'habite impasse de l'avenir
 Sous le pont des Soupirs
 Je plante des regrets, des drames et des sanglots
 C'est un peu paradoxal, mais il faut beaucoup d'eau
 Pour faire fleurir des flammes,  
 des larmes dont tu es le seul proprio
 Pas de passions de bas étage, mais de la rage à l'état pur
 De la hargne brute qui n'épargne aucun futur
 D’insensés incendies te traversent, te voilà devenu averse
 Plein de tendresse qui berce, même pour la partie adverse
 Je sème aux quatre vents, et quand vient l'aube je laboure
 pour enterrer par tous les temps un embryon d'amour
 
 Je repique du trèfle, je bêche pour ceux qui sont sur le carreau
 Plein d'indicible et d'ineffable, je fais des fables
 Pour tous ceux qu'on a dépossédés de leurs mots
 
 Je fais fleurir ce qu'on ne dit pas, mais pas pour faire des bouquets
 Plutôt des chardons que je m'empresse d'aller planquer
 Dans les jardins qui sont bien trop rangé aligné
 sans chiendent ni chien lit, sans allégresse aigre douce  
 où les plantes sont trop lisses, ou les fleurs sont trop douces
 Partout là où je passe, je te jure que l'herbe repousse  
 
 J'habite impasse de l'avenir sous le pont des Soupirs
 Et quand l'envie me prend, je pousse des cris de déments
 Contre les charmeurs de sabre, les avaleurs de serment
 Je suis la colère qui gronde des rêves d'ouvriers
 
 Je suis l’éleveur de sentiment sur la grève oublié
 
 

3.En fin de conte

 

‘Dmettons un homme. Sur le quai d’une gare. En train de fumer une cigarette. Et tant qu’à faire pour aller dans le cliché, ‘dmettons qu’il a un chapeau mou, un pardessus gris et l’air chiffonné. Tant qu’à y aller, autant le faire carrément. Et rajoutons une clarinette jazz par-dessus. Pas peur. Un truc à la Sydney Bechett. Pas vraiment triste mais nostalgique un peu. Pis ‘dmettons que ce soit en noir et blanc. Genre film noir de la grande époque. Que de temps en temps, il jette un oeil vers l’horizon. Et pis il mate sa montre aussi. C’est le genre de détails en général qui en rajoute. Qui rajoute quoi à quoi, on ne sait pas mais on se dit que ça en rajoute, alors c’est tout ce qui compte.

On se dit, il attend quelqu’un, une femme certainement. On se dit, elle doit prendre le train avec lui, il lui a donné rendez-vous. Mais le train va arriver et la femme n’est pas là. Alors, ça le chiffonne. Alors, il fume. ‘Dmettons. C’est la fin du film, on en est certain. La fille va finir par se pointer. Ou ne pas se pointer. La différence entre tragédie et comédie. La fille se pointe ou non et on sait à quel genre le film appartient. ‘Dmettons que la fille se pointe. On se dit qu’on est dans une comédie.

Sauf que… ‘Dmettons que la fille n’est pas en robe rouge, mais en combinaison spatiale. Genre ultra moderne. Avec des boutons qui clignotent. Et des antennes. Super important ça, les antennes. Ça en rajoute. On se redresse un peu dans son fauteuil, on se dit tiens original, je ne l’ai pas vu venir. On se dit, bon en fait c’est un classique du film de S.F. Un truc de voyage dans le temps sûrement. Et la fille en combinaison spatiale est en fait la fille de l’autre, de celle que l’homme attend. Bon. ‘Dmettons. Elle a un message à transmettre. Mais voilà qu’elle se met à courir. La fille court vers l’homme de la gare comme pour le prévenir d’un danger. Elle crie. ‘Dmettons que l’homme se retourne. Là il dégaine un colt qu’on n’avait pas encore vu. Et il tire sur des confédérés en tenues grises cachées sur les toits. Il laisse parler la poudre. Y a des morts partout. Qui tombent du train. On se dit, comment ils vont faire après pour le train. Ça va être dégueulasse s’ils doivent rouler dessus après pour partir.

Mais ils ne partent pas. L’homme regarde la fille qui est aux prises avec une bombe atomique que les confédérés avaient amenée avec eux. Et il ne leur reste plus que trois minutes avant que la bombe explose. On se dit que trois minutes, ce n’est pas bien long, mais que normalement ils devraient avoir le temps. ‘Dmettons.

La fille en combinaison spatiale met les fils à nu. Elle va très vite pour les dégager mais l’horloge tourne. L’homme au pardessus gris lui doit maintenant faire face aux confédérés qui se sont relevés d’entre les morts. On se dit, ouf, pour le train ce sera plus simple, c’est toujours ça de réglé. L’homme au pardessus affronte les zombies avec une tronçonneuse. On se dit qu’il a dû astucieusement la planquer dans son pardessus justement. ‘Dmettons.

Pendant ce temps, la fille finit par désamorcer la bombe et vu que l’homme n’a pas l’air de s’en sortir, elle appelle à la rescousse tout son équipage. ‘Dmettons qu’en fait elle était capitaine d’une bande de pirates de l’espace, ce qui explique sa tenue. Et grâce à son pistolet laser, elle finit par abattre tous les zombies. Mais la bombe qu’elle croyait avoir désamorcée relâche une énorme fumée. C’est le génie de l’atome qu’ils ont relâché malgré eux. Faut toujours une péripétie finale avec un méchant encore pire que les précédents. C’est normal. Ça en rajoute. L’homme et la femme sont obligés de mettre en commun leurs forces telluriques pour arriver, après une série d’incantation fort complexes et intranscriptibles, à enfermer le génie de l’atome dans une bouteille, qu’ils vont jeter à la mer. On se dit qu’ils n’ont pas conscience des conséquences terribles que ça pourrait avoir sur l’avenir. ‘Dmettons qu’un naufragé trouve cette bouteille. Ce serait désastreux. Mais on se dit que d’ici une heure ou deux, ce seront peut-être eux les naufragés, donc pas de raison de s’en faire. La preuve, c’est qu’ils ont pris le train. On n’est jamais à l’abri d’un accident des chemins de fer, c’est vrai. Mais pas avant le goûter ça c’est certain. On se dit que les compagnies de chemin de fer prévoient drôlement bien leurs accidents.

On se lève, on se demande un peu comment ça va finir. Mais on se dit qu’en fin de conte, ils vécurent enfants et firent beaucoup d’heureux.