5. Ragtime

 

Ragtime

Le ragtime est la musique sur laquelle Dieu danse quand personne ne le regarde

Novecento, Alessandro Baricco

Ça se passe avant. Dans le temps. Dans un de ces moments où, vous savez, la ville n’est encore qu’un village, la nationale qu’un embryon de projet, un de ces moments où l’on peut encore entendre les chiens jouer au foot contre la porte de l’église accompagnés par les jappements joyeux des enfants.

 

Face à face, sur la place, il y a une église – vide – et un café – plein -.

 

C’est un drôle de troquet avec une enseigne en bois qui annonce la couleur « Mapple Leaf Café » . On y entre comme dans un moulin, et on pose, sans façon, son cœur et son cul sur de vieilles chaises branlantes. Sur les murs défraîchis, le portrait en noir et blanc d’un acteur depuis longtemps oublié regardait la photo de l’enfant prodige du pays en train de marquer un but pendant la demi-finale d’accession. Sauf qu’ici, ce n’est pas un but, c’est LE but. Et ici, on ne plaisante pas avec la religion. Les petites annonces débordent du tableau consacré, et si l’on est curieux, si l’on prend le temps, on pourra trouver une affaire à saisir pour une Honda 500 avec moins de 10.000 au compteur, ainsi qu’une excellente recette de tarte aux pommes, et un poème d’amour en russe que personne ne parle ici de toute façon. Au fond du bar, il y a un piano édenté, où un homme malingre égraine des notes comme d’autres construisent des cathédrales : patiemment, sans brusquerie, mais avec ferveur. Derrière le comptoir, il y a une moustache qui ne rigole pas du tout, et un regard qui vous happe comme pour vous dire : « Ici, c’est simple, c’est café-calva, demi de brune ou rhum arrangé, pour le reste, trouve ton chemin». Oui, c’est un drôle de troquet.

 

L’endroit est tenu par deux frères : le cadet qui y travaille et l’aîné qui n’y travaille pas. Celui qui y travaille – appelons-le George pour simplifier – est un homme d’une quarantaine d’années, qui porte fièrement un œillet à sa boutonnière et une casquette de marin, même s’il n’a jamais vu la mer. C’est lui qui a eu l’idée, c’est lui qui a demandé à son frère la moitié de l’héritage pour pouvoir ouvrir son lieu. Sa grande idée, son grand rêve, c’était de faire un cabaret des plus select, où des artistes du monde entier viendraient interpréter leurs morceaux de bravoure devant un public de connaisseur, quoique bienveillant. George avait voulu faire de cet endroit un des lieux les plus huppés de la région, ce qui expliquait, les fastes de la décoration de la scène, tout en dorures et arabesques, gros rideau de velours rouge et chandelle sur les tables.

 

Celui qui n’y travaillait pas – appelons-le George pour simplifier – n’avait aucune envie d’être là. Ce n’est pas qu’il n’aime pas la musique, au contraire. La musique, c’est un peu ce qui le dévore qui le consume, en permanence, et il ne sait pas quoi faire avec ça. Alors quand vient son tour de ne pas travailler, il prends un torchon, commence à essuyer des verres qui n’ont pas été lavés et écoute le pianiste égrainer ses notes. George était un homme d’une quarantaine d’années qui portait élégamment, un mouchoir à la boutonnière et un canotier, quel que soit le temps, bien qu’il n’ait jamais vu de tableau impressionniste. Pour lui, faire la gueule était la plus élémentaire des courtoisies quand un client passait la porte, d’autant qu’il ne travaillait pas là. Elle était à lui, la moustache qui ne rigolait pas, et c’était lui le regard qui vous happait.

Au piano, l’homme malingre qui égrène des notes – appelons le Georges pour simplifier- rêve d’un ailleurs. Mais on le paye pour égrainer, alors il égraine. George a une quarantaine d’années, de la route plein les pieds, du cirage noir sur ces chaussures et toute la vie devant lui. Il égraine, et il pense à sa femme, Bettina qui l’attend pendant qu’il égraine. Et il égraine les notes qui lui font penser à Bettina. Et chaque soir, c’est tout un chapelet d’amour qu’il égraine sous l’oreille de la foule bienveillante, mais qui s’en fout un peu à l’heure du troisième rhum arrangé.

En face du café, il y a l’église de Notre Dame de l’Appogiature. Dans l’église, il y a un prêtre -appelons-le George pour simplifier, qui a sa tête plein les mains, parce que sa tête est trop pleine du grand vide de l’église. Elle est pleine des souvenirs, de comment ça se passait avant. Quand le village n’était qu’un hameau, quand la nationale n’était encore qu’un chemin de terre, quand les chiens ne jouaient pas au foot et se contentaient d’aller téter leur mère. Dans le temps, quand il y avait un organiste pour égrainer des notes dans l’église, et que les fidèles venaient avec joie le dimanche pour écouter son sermon. Le prêtre a la tête trop pleine de tous les sermons qu’il a sur le cœur, la tête trop pleine de tous les mots non-dits.

Dans la maison à côté de Notre Dame de l’Appogiature, il y a une vieille femme. La mère du père. Elle aussi a les mains pleines, pleines d’innocence. Elle ne sait pas quoi faire de toute cette innocence qui lui colle aux doigts. Elle essaye régulièrement d’en donner aux chiens qui jouent au foot contre la porte de l’église. Les chiens, qui ne sont pas chiens, acceptent pour ne pas lui faire de peine, et finissent par aller l’égarer sous le petit pont de la rivière qui passe dans les contrebas de la ville. Un jour par curiosité, elle a traversé la place, et elle est rentrée dans le Mapple Leaf Café. La moustache qui ne sourit pas l’accueillit en bougonnant, et s’installant au premier rang, elle a écouté l’homme malingre qui égrainait son amour pour Bettina. Elle a écouté cet homme, et toutes les notes lui rappelaient les mots que son fils avait de trop dans sa tête. Depuis tous les soirs, elle vient au premier rang, et quand le concert est fini, elle va trouver l’homme malingre, lui pose sur le piano un bout d’innocence en guise de paiement, et lui demande, invariablement tous les soirs : « Va jouer des histoires à mon fils ».

Georges, l’homme malingre, aimerait bien faire plaisir à la vieille, mais il ne peut pas retourner à l’église. Il ne peut pas y retourner à l’église, parce qu’il en vient. Dans le temps, il était organiste, tous les dimanches, il faisait venir du monde. Mais il en avait sa claque des cantiques et des chants liturgiques. Lui, il voulait enflammer des cœurs en chantant son amour pour le cul de Bettina. Mais on ne peut pas dire cul, dans une église. Alors quand George, celui qui travaille, était venu le trouver, pour lui proposer de jouer dans son établissement, tous les soirs, nourri et payé, il avait refermé le clavier de l’orgue, s’était retourné vers le crucifix et avait dit : Salut Dieu, ta maison elle sonne bien, mais il faut que j’aille faire bouger des culs, chacun sa croix comme tu dirais. Sans rancune hein. Et il était parti. Il n’a jamais su si Dieu lui avait gardé rancune ou non. Mais il ne préférait pas remettre les pieds dans l’église. Il ne savait pas si Dieu était du genre rigolard, ou du genre de la moustache qui ne rigole pas quand elle travaille derrière le bar.

S’il jouait tous les soirs au Mapple Leaf café, à faire bouger des culs et tourner des têtes, c’était parce que George était follement amoureux de Bettina. Alors tous les soirs, il faisait jouer le mari pour faire la cour à sa femme.

Bettina, tous les soirs, acceptait avec amusement les faveurs et ferveurs, affusion et sentiments, démonstration outrancière de passion et petits mots de plus en plus gros. Tous les soirs, elle écoutait George lui faire la cour en bas de son balcon, pendant que son mari George chantait la beauté de son cul pour faire danser celui des autres. Tous les soirs, elle l’écoutait patiemment. Ne disait rien, se contentait de sourire, et puis refermait sa fenêtre et retournait à son éternel crochet en écoutant à la radio une émission où l’on s’interrogeait sur ce que devenait le monde. Bettina se foutait bien de ce que devenait le monde, elle avait les mains pleines de crochets et d’innocence.

George le mari était au courant, bien sûr, mais ça ne le dérangeait absolument pas vu qu’il avait du travail garanti tous les soirs. Quand arrivait son heure, il mettait son habit de pianiste, se rendait au Mapple Leaf café. Quand George le voyait arriver, il réajustait son œillet à la boutonnière, laissait les clés de la maison à son frère George pour qu’il ne travaille pas, et allait tenter de conquérir le cœur de la belle Bettina.

À force de ne pas travailler en écoutant l’homme malingre, George s’est consumé dans la musique. Un matin n’y tenant plus, il est rentré dans l’église vide, et a commencé à jouer sur l’orgue paroissial. Dans ses mains il y avait tout l’amour du monde, et plus les notes s’égrenaient, et plus la moustache acceptait de sourire. Un peu comme ça pour voir d’abord, puis plus franchement, jusqu’à ce que lui viennent des idées qui provoquaient le rire, il commençait à chanter le cul de Bettina, qu’il n’avait jamais vu, mais que son frère, chaque fois qu’il rentrait de sa cour, lui décrivait en détail par le menu. Et ça l’amusait George de chanter ça dans la maison de dieu qui sonnait si bien.

George un jour quand son morceau fut enfin prêt, le joua à son frère, qui reconnu sans l’ombre d’un doute le cul de Bettina. Le soir même, pendant que George était en train de jouer, il fit venir un piano en bas du balcon, et se mit à jouer. Et pour la première fois Bettina le regarda, et descendit. Ils sont sortis, ont marché longtemps, sans rien se dire, puis à un moment ils se sont assis, parce que pour ne rien se dire c’est quand même plus confortable. Ils se sont assis sous le petit pont de la rivière qui coulait en contre bas de la ville. On dit que c’est là qu’ils ont égaré leur innocence.

Et quand George ce soir là vit la mère du père poser un bout de son innocence sur le piano et lui dire : « Joue des histoires à mon fils », il ressentit comme un élan de regret. Alors il rentra dans l’église, regarda le visage du Christ, et senti tout un tas de mots, un tas de mots qui vint se bloquer dans sa tête. Et il aurait voulu, le dire, le crier au monde entier. Et puis il entendit George en train de jouer, de jouer une musique qu’il ne connaissait pas. Alors il eut envie de poser ses mots par dessus. George ne s’arrêtait pas de parler pendant que George ne s’arrêtait pas de jouer. Ça a fait tellement de bruit que les gens du Mapple Leaf café ont commencé à accourir. Dans le café, il n’y avait plus personne.

À part George, qui décida devant le lieu vide d’en faire un des lieux les plus huppés de la région. Avec des dorures et des arabesques, et un piano sur la scène.

Mais ça, ça se passait avant. Dans le temps d’avant.

Ou bien juste à côté.


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