6. Une Histoire

Une Histoire

À Sally… Et à Marième aussi un peu.

J’ai voulu raconter une histoire. L’histoire d’un petit caillou tout pointu, tout pointu, qui rêverait d’être un beau galet tout rond pour faire des ricochets. Le caillou tout pointu rêverait de faire des ricochets, mais les autres cailloux lui ont dit « ben non tu peux pas faire des ricochets, tu es juste un caillou tout pointu, alors que pour faire des ricochets, il faut être un beau galet tout rond, les cailloux tout pointus comme toi, personne ne les prend pour faire des ricochets. Pour ça il faudrait que tu attendes, attendes que la pluie et le vent te lissent, te polissent, et délissent, faut que tu attendes que tes angles s’arrondissent si tu veux être un beau galet tout plat pour faire des ricochets. Alors le petit caillou, vous savez ce qu’il fait ? Et bien, le petit caillou, il attend.

Non, m’a dit Sally. Non, ça, c’est trop triste. C’est dans longtemps, on sera mort. Alors, je n’ai pas raconté cette histoire.

J’ai voulu raconter l’histoire de M.Amar qui à chaque fois qu’il revient du marché, fait dix pas puis pose ses sacs, s’arrête pour prendre son carnet, et note une idée. Et tous les gens qui le voient partir du marché, regardent monsieur Amar tous les dix pas, poser ses sacs, sortir son petit calepin, et noter une idée. Et les gens se demandaient : mais qu’est-ce que M.Amar, tous les dix pas, peut noter comme idée ? On ne lui connaissait aucune passion dévorante ni d’appétit littéraire. Mais chaque fois, avec ses sacs, tous les dix pas, crac, carnet. Un jour monsieur Amar est mort. Comme il n’avait pas d’enfant, les gens du quartier, curieux, ont aidé à débarrasser la maison dans l’espoir de retrouver les petits carnets de monsieur Amar pour savoir ce que tous les dix pas, crac, il notait. À vrai dire, on a fini par comprendre que M Amar les brûlait au fur et à mesure. Certains pensent qu’il s’agit probablement d’un chef d’œuvre, d’autres que M Amar avait simplement la sciatique et ne voulait pas le montrer aux gens du quartier. Mais ces gens-là ne connaissent rien à rien, ni à la littérature, ni à la sciatique et encore moins aux petits carnets.

Non m’a dit Sally. Non quand on ne sait pas c’est frustrant. Il n’y a pas d’étincelle. Alors je n’ai pas raconté cette histoire.

J’ai voulu raconter l’histoire d’un homme dans une chambre qui vivait avec un remords. Un immense remords. Il avait promis il y a longtemps, très longtemps à une fille dont il était amoureux de l’emmener au Portugal, à Viana do Castelo, et l’emmener sur la pointe la plus avancée. Il voulait faire tout ça parce qu’il avait promis qu’on pouvait voir l’Amérique depuis le Portugal. Et l’homme dans sa chambre contemple son remords, le voyage à Viana do Costelo qu’ils n’avaient jamais fait, alors c’était la fille qui était partie avec le temps, le temps ce salaud qui vous souffle toutes vos amours si vous lui laissez trop de place. Il n’avait jamais apporté la preuve qu’on pouvait voir l’Amérique depuis le Portugal, et il vivait avec cette absence de preuve comme un remords. Il n’avait jamais apporté la preuve qu’on pouvait voir l’Amérique depuis le Portugal. Tout simplement parce qu’on ne peut pas.

Non m’a dit Sally. Non quand on sait tout, c’est frustrant. Il n’y a plus de possible. Alors je n’ai pas raconté cette histoire.

J’ai voulu raconter l’histoire de Charles « One eyed Charlie» McRory, tête d’irlandais dur comme de la pierre , qui n’avait qu’un oeil, mais qui boxait mieux que Dieu avec les deux. Il voyait tout, cet homme-là depuis qu’il avait perdu la moitié de la vue. Il disait « comme ça, je ne vise que l’essentiel ». Pas moyen de le surprendre, de lui allonger une droite. Il ne frappait pas fort, mais à la longue, il les avait tous, y en a pas un dans sa catégorie qui pouvait le toucher. Il disait, pas besoin d’un bon punch quand tu sais esquiver. Il disait : pas besoin d’esquiver si tu es déjà à la bonne place avant même que l’autre ne fasse partir son coup. One eyed Charlie, soixante-sept kilos, 48 combats, 47 victoires aux points, 1 défaite par KO. Il n’a perdu qu’une seule fois. Même pas contre un boxeur professionnel non. Contre le pianiste du Murphy’s. En plus, ce n’était même pas sur un ring, c’était dans l’arrière-cour, quand One eyed Charlie un peu trop bourré avait voulu régler son compte à « Blindie  Jack » parce qu’il refusait de jouer A rocky road to Dublin. Blindie Jack comme son nom l’indique, était aveugle. Et on raconte qu’après l’avoir étalé dans l’arrière-cour, Blindie Jack a dit à One eyed Charlie : « Tu ne vois que l’essentiel, mais l’essentiel, c’est déjà trop ».

Non m’a dit Sally. Non, il ne faut pas qu’à la chute de l’histoire, quelqu’un se retrouve au tapis. Il faut chuter comme une feuille. Simplement et avec élégance. Alors je n’ai pas raconté cette histoire.

J’ai voulu raconter l’histoire d’un écrivain qui fumait plus qu’une entreprise de traitement des déchets, et qui pour se motiver à écrire, se roulait une clope devant sa page blanche, puis se disait, mille mots, dans mille mots tu peux fumer, mais écrit d’abord tes mille mots. Parce que l’écriture n’est pas une question de qualité, mais de quantité, il faut écrire et réécrire un bon millier de fois avant de pouvoir sortir quelque chose de correct. Alors, sa clope roulée à côté de sa feuille blanche, il écrivait ses mille mots, les uns après les autres. De mille mots en mille mots, il a fini par faire un roman, puis deux puis trois. Il a rencontré un éditeur et puis le succès dans la foulée. Il a commencé à faire attention à sa santé, il s’est décidé à arrêter de fumer, mais il a gardé pour lui la dernière cigarette à portée de sa feuille blanche pour se motiver à écrire mille mots. C’était sa petite tradition. Il ne fumait pas, mais il gardait sa cigarette, et le briquet. Pour se rappeler qu’il faut écrire comme une envie de fumer. Bien sûr, il a perdu la cigarette. Et le briquet. Mais ce jour-là, il a ouvert sa page blanche, et il a raconté sa cigarette, et il a raconté son briquet, et il a raconté les mille fois mille mots qu’il avait écrits comme on fume.

Non m’a dit Sally, il ne faut pas commencer par l’habitude. C’est trop près, ça me fait peur.

J’ai voulu raconter l’histoire de Mac et Max qui s’aimaient depuis leur tendre enfance, et qui sont restés amoureux toute leur vie sans jamais un moment de doute. Et quand on leur a demandé quel était leur secret, ils ont répondu, « c’est qu’on s’emmerde très lentement. » J’ai voulu raconter l’histoire de Petit Jean et d’une fourmi qui firent la course pour savoir qui toucherait la lune en premier. Et qu’on n’a jamais su qui avait gagné. J’ai voulu raconter l’histoire d’un homme qui se trimballait toujours avec sa conscience sur son épaule droite ce qui lui faisait courber le dos, et lui donner une silhouette abattue. J’ai voulu raconter l’histoire d’un homme qui aurait voulu savoir dessiner un arbre, mais qui ne savait pas s’il fallait commencer par les feuilles, le tronc ou les racines, et selon l’avis de chacun, il recommençait en permanence.

Mais Sally ne voulait pas. Sally ne voulait pas d’histoire avec trop de mots. Sally ne voulait pas d’histoire qui finirait dans longtemps, elle ne voulait pas d’histoire qui joue avec le temps, qui joue de ces personnages. Sally ne voulait pas d’histoires pleine de silence et de non-dit, d’histoires pleine de souffrance ou de « on dit ».

Alors ce jour-là, je ne lui ai pas raconté d’histoire. Je lui ai offert une glace au chocolat. Elle l’a goûté et m’a dit : oui, cette histoire-là, elle est bonne ».


			

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