28. La Lucarne

 

À Marion qui m’a appris que j’avais un trou, là, au milieu. Enfin pas un trou, plutôt un nœud

À Louise qui m’a appris qu’il fallait faire gaffe, parce que parfois, délier, dénouer, ça pouvait être définitif.

Et puis à mon frère aussi un peu, parce qu’il est pas bien épais et que je suis sûr que Louise et Marion seront d’accord pour lui faire un peu de place dans cette dédicace.

Christian dit : « J’écris pour trouver ce que je pense ». En fait, c’est Marion qui dit ça. Elle dit aussi : « Quand on écrit, quand on chante, il faut, par honnêteté, laisser entrer de la lumière. Quand on écrit, il faut trouver des lucarnes ». Mais en fait, c’est Jehan qui dit ça.

Baptiste serre un peu les dents, serre un peu sa clope, il a un peu froid. Hervé vient de poser sa quatrième lucarne, et Coskun, son chapeau dans la rue. Il accorde sa guitare, même s’il sait que l’accordage, c’est bourgeois. Kevin tend le bras pour réclamer la passe, il est dégagé. Ibra vient de sortir de C.R.A grâce à la mobilisation des camarades, et Baptiste serre peu un les dents, serre un peu son stylo, parce qu’il a un peu froid. Mais à la terrasse du café, il apprend que le Vatican mesure quarante-quatre kilomètres carrés, et il se demande ce que ça fait, en superficie quarante-quatre kilomètres carrés.

Hervé a encore deux lucarnes a installer avant de finir sa journée et Kevin n’a pas reçu la passe alors que merde, il était dégagé, t’as pas vu ou quoi. Léa rentre dans le parc de jeu parce qu’elle a envie d’essayer la balançoire, celle qui fait un peu peur parce qu’elle peut monter très haut. Coskun a fini d’accorder sa guitare et il commence à égrainer le thème de Caesar Swing, parce que même si le jazz manouche c’est pas bourgeois, ça plaît aux bourgeois, et c’est important de plaire aux bourgeois quand on veut remplir son chapeau. Marion dit qu’il y un trou là au milieu, et Baptiste a un peu froid. Madame Ottenheimer fête ses quatre-vingt-neuf ans dans son quatre-vingt-neuf mètres carré, et se demande si on peut mesurer la valeur des années à la surface qu’elles occupent. Ibra vient boire un coup au bar avec les camarades et s’étonne un peu qu’autant de gens soient au courant. Kevin réussit une reprise de volée en visant bien la lucarne, mais il la manque. Baptiste cherche un sujet sur lequel il pourrait écrire. Baptiste écrit pour trouver ce qu’il pense, mais il n’y arrive pas toujours. C’est pour ça qu’il n’aime pas qu’on lui demande à quoi il pense parce qu’il ne sait pas toujours. Il va fermer la fenêtre parce qu’il a un peu froid dans son trente-quatre mètres carré.

Hervé sent que ça tire en bas du dos alors qu’il a presque fini la cinquième lucarne. Il ne veut pas y penser, il croit dur comme fer à la volonté de l’esprit sur le corps, c’est bien connu ça tient tant que le mental tient. Kevin aussi croit en son mental, sauf quand son mental lui fait défaut. Hervé et Sylvie ne se sont pas parlé depuis presque quatre ans, et personne ne sait pourquoi. Quand on lui demande, Sylvie hausse les épaules. Marion dit qu’elle n’a pas d’ailes. Et que Lalla, ça veut dire grand-mère, mais aussi madame, en darija, surtout pour dire d’une meuf qu’elle est grave stylé, enfin respect tu vois, mais en fait c’est Ibra qui dit ça. Kevin commence a s’énerver un peu, le souffle court, et la mi-temps qui arrive à grands pas, putain de merde, mais c’est pas une défense qu’ils ont, ces mecs-là, c’est un putain de mur de Berlin, infranchissable, et tout. Dans son quatre-vingt-neuf mètres carré, Mme Ottenheimer se rappelle de ses jeunes années en Autriche, à une époque ou des murs ont en construisait pas mal. Mais maintenant, elle déballe le cadeau de sa petite fille.

Baptiste imagine l’histoire d’un type qui donnerait ses cours de piano dans les gares, tu sais sur les pianos publics là. C’est pas vraiment une histoire, en plus ça doit probablement exister en vrai. Un gars qui ferait ça, comme un musicien de rue, genre demi-heure de cours au chapeau. Peut-être même qu’en fin de journée, il pourrait se retrouver avec Coskun. Marion dit de ne pas regardez en bas, mais en fait c’est sa prof qui dit ça. Léa est montée très très haut avec la balançoire, de là, elle peut voir tout le square, et c’est drôlement agréable de voir tout d’en haut, sûrement que ça va lui donné de l’ambition.

Baptiste a rangé son ambition avec son stylo et il a décidé de sortir faire un tour. Il a un peu peur que, depuis qu’il ne boit plus que de l’eau, sa langue ait rouillé. Coskun tape le bœuf avec le prof de piano, et Hervé sent que son moral d’acier va chavirer bientôt parce qu’il ne sait pas pourquoi il repense à Sylvie. Il ne faut penser ni à Sylvie ni à son mal de dos. Baptiste marche dans la rue et croise Coskun qui joue maintenant la partida. Baptiste l’écoute un peu, mais il n’a pas de pièce dans sa poche, pour avoir des pièces faudrait qu’il se décide à faire des choses qui en rapportent, comme des cours de piano. Mme Ottenheimer a ouvert son cadeau, c’est une basse, toute rouge, avec ses quatre cordes. Mme Ottenheimer est ravie, parce qu’après avoir enseigner le piano classique pendant près de cinquante-cinq ans, elle a décidé de se mettre à la basse funk, parce que ça groove et que ça a pétillé dans les yeux de sa petite fille quand elle lui a parlé de ça. Groover, elle ne sait pas ce que c’est, mais pétiller oui. Et si elle a bien compris, c’est un peu pareil.

Baptiste a un peu froid, il serre sa clope, et il voit le terrain de foot. Kevin demande à nouveau la passe, il est démarqué, mais geste agressif de la défense, il tombe. Baptiste se fout du foot. Il fait tout de même le calcul rapidement, et en gros le Vatican, c’est 62 terrains de foot. C’est grand quand même soixante-deux terrains de foot. Ça le ferait chier d’être pape, avec soixante-deux terrains de foot à s’occuper. Cela dit, vu comme c’est vieux un pape, c’est normal qu’il y ait beaucoup d’espace autour.

Coskun apprend a Hervé qui vient de finir sa journée que Coskun, ça veut dire enthousiaste, et Hervé en a rien à foutre, mais comme il pense à ne pas penser à Sylvie, ça l’arrange d’apprendre des choses dont il se fout. Ibra souffle un peu, demain ce sera comme hier, et après demain pareil, toujours un peu la boule au ventre, mais au moins aujourd’hui il est sorti alors il a le droit de souffler.

Baptiste marche encore un peu, et il imagine une vieille dame en train d’apprendre la basse funk, ça aussi ce serait drôle, mais si ça se trouve ça aussi ça existe déjà, de toute façon, qu’est-ce qu’on peut vraiment inventer. Rien. Kevin est vener, super vener, c’était clairement une faute intentionnelle, putain d’arbitre, il a mal à la cheville, mais ça va tenir, ça doit tenir. Hervé pense à sa sixième lucarne. Il l’a bâclé un peu parce que Sylvie lui pesait sur le bas du dos. Mais bon, elle va tenir. Elle doit tenir. Madame Ottenheimer groove, et ça pétille dans son quatre-vingts mètres carré, ça ouvre encore plus d’espace, et encore plus de temps. Ça fait des bulles de souvenirs tout pleins son appartement. Avec pas mal de murs. Qu’elle voit se fracasser, à grand coup de pierres, de peinture ou de kick bien au fond, bien en place.

Ou alors un cheminot qui tapoterait le flan de chaque train avant son départ, comme une superstition. L’image est marrante. Baptiste pense au train, et il pense à son frère Il faudrait plutôt qu’il appelle son frère qui est parti loin. Oui, mais demain. Marion dit : la poésie, c’est un combat, sinon ça ne m’intéresse pas. Léa d’un coup, a un grand vertige. Et si elle s’envolait si haut qu’elle ne pourrait plus jamais redescendre ? Comme un ballon dont on aurait lâché la ficelle. Ibra souffle, un peu d’air, enfin, c’est étouffant la tôle, c’est étouffant comme ils réussissent à te mettre une prison dans la tête simplement en te promettant la prison. Mais là, il n’y a pas de prison, il y a quatre murs qui tiennent chaud, et qui lui ouvrent de la place et des bras. Madame Ottenheimer a compris le truc avec la basse. C’est pas plus con qu’autre chose, quand on a compris le truc. Mais ce qu’elle aimerait bien maintenant, c’est tapé le bœuf avec d’autres musiciens.

Coskun est rentrée dans le café, et parce qu’il connaît bien son métier, pour Ibra, et pour le prof de piano, et pour Marion, pour madame Ottenheimer et pour le pape en personne, qui doit se faire chier dans son 44 millions de mètres carrés , il a chanté les clash, i fought the law and law won. Des fois il ne reste qu’à chanter les clash.

Baptiste déambule, il a un peu froid, il en a un peu marre, il ne va pas écrire aujourd’hui. De toute façon, écrire quoi ? Louise lui a bien dit, à remettre tout en question, toutes les passions des autres, tout ce qui fait en fait que les gens se lèvent le matin, à ne pas reconnaître que ça puisse exister, ça peut être définitif. Parce qu’il a un peu peur, ce soit définitif, il s’invente un caillou au milieu de la route. C’est rare un caillou, surtout en ville.

Alors il shoote.

 

En plein dans la lucarne.


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