28. La Lucarne

 

À Marion qui m’a appris que j’avais un trou, là, au milieu. Enfin pas un trou, plutôt un nœud

À Louise qui m’a appris qu’il fallait faire gaffe, parce que parfois, délier, dénouer, ça pouvait être définitif.

Et puis à mon frère aussi un peu, parce qu’il est pas bien épais et que je suis sûr que Louise et Marion seront d’accord pour lui faire un peu de place dans cette dédicace.

Christian dit : « J’écris pour trouver ce que je pense ». En fait, c’est Marion qui dit ça. Elle dit aussi : « Quand on écrit, quand on chante, il faut, par honnêteté, laisser entrer de la lumière. Quand on écrit, il faut trouver des lucarnes ». Mais en fait, c’est Jehan qui dit ça.

Baptiste serre un peu les dents, serre un peu sa clope, il a un peu froid. Hervé vient de poser sa quatrième lucarne, et Coskun, son chapeau dans la rue. Il accorde sa guitare, même s’il sait que l’accordage, c’est bourgeois. Kevin tend le bras pour réclamer la passe, il est dégagé. Ibra vient de sortir de C.R.A grâce à la mobilisation des camarades, et Baptiste serre peu un les dents, serre un peu son stylo, parce qu’il a un peu froid. Mais à la terrasse du café, il apprend que le Vatican mesure quarante-quatre kilomètres carrés, et il se demande ce que ça fait, en superficie quarante-quatre kilomètres carrés.

Hervé a encore deux lucarnes a installer avant de finir sa journée et Kevin n’a pas reçu la passe alors que merde, il était dégagé, t’as pas vu ou quoi. Léa rentre dans le parc de jeu parce qu’elle a envie d’essayer la balançoire, celle qui fait un peu peur parce qu’elle peut monter très haut. Coskun a fini d’accorder sa guitare et il commence à égrainer le thème de Caesar Swing, parce que même si le jazz manouche c’est pas bourgeois, ça plaît aux bourgeois, et c’est important de plaire aux bourgeois quand on veut remplir son chapeau. Marion dit qu’il y un trou là au milieu, et Baptiste a un peu froid. Madame Ottenheimer fête ses quatre-vingt-neuf ans dans son quatre-vingt-neuf mètres carré, et se demande si on peut mesurer la valeur des années à la surface qu’elles occupent. Ibra vient boire un coup au bar avec les camarades et s’étonne un peu qu’autant de gens soient au courant. Kevin réussit une reprise de volée en visant bien la lucarne, mais il la manque. Baptiste cherche un sujet sur lequel il pourrait écrire. Baptiste écrit pour trouver ce qu’il pense, mais il n’y arrive pas toujours. C’est pour ça qu’il n’aime pas qu’on lui demande à quoi il pense parce qu’il ne sait pas toujours. Il va fermer la fenêtre parce qu’il a un peu froid dans son trente-quatre mètres carré.

Hervé sent que ça tire en bas du dos alors qu’il a presque fini la cinquième lucarne. Il ne veut pas y penser, il croit dur comme fer à la volonté de l’esprit sur le corps, c’est bien connu ça tient tant que le mental tient. Kevin aussi croit en son mental, sauf quand son mental lui fait défaut. Hervé et Sylvie ne se sont pas parlé depuis presque quatre ans, et personne ne sait pourquoi. Quand on lui demande, Sylvie hausse les épaules. Marion dit qu’elle n’a pas d’ailes. Et que Lalla, ça veut dire grand-mère, mais aussi madame, en darija, surtout pour dire d’une meuf qu’elle est grave stylé, enfin respect tu vois, mais en fait c’est Ibra qui dit ça. Kevin commence a s’énerver un peu, le souffle court, et la mi-temps qui arrive à grands pas, putain de merde, mais c’est pas une défense qu’ils ont, ces mecs-là, c’est un putain de mur de Berlin, infranchissable, et tout. Dans son quatre-vingt-neuf mètres carré, Mme Ottenheimer se rappelle de ses jeunes années en Autriche, à une époque ou des murs ont en construisait pas mal. Mais maintenant, elle déballe le cadeau de sa petite fille.

Baptiste imagine l’histoire d’un type qui donnerait ses cours de piano dans les gares, tu sais sur les pianos publics là. C’est pas vraiment une histoire, en plus ça doit probablement exister en vrai. Un gars qui ferait ça, comme un musicien de rue, genre demi-heure de cours au chapeau. Peut-être même qu’en fin de journée, il pourrait se retrouver avec Coskun. Marion dit de ne pas regardez en bas, mais en fait c’est sa prof qui dit ça. Léa est montée très très haut avec la balançoire, de là, elle peut voir tout le square, et c’est drôlement agréable de voir tout d’en haut, sûrement que ça va lui donné de l’ambition.

Baptiste a rangé son ambition avec son stylo et il a décidé de sortir faire un tour. Il a un peu peur que, depuis qu’il ne boit plus que de l’eau, sa langue ait rouillé. Coskun tape le bœuf avec le prof de piano, et Hervé sent que son moral d’acier va chavirer bientôt parce qu’il ne sait pas pourquoi il repense à Sylvie. Il ne faut penser ni à Sylvie ni à son mal de dos. Baptiste marche dans la rue et croise Coskun qui joue maintenant la partida. Baptiste l’écoute un peu, mais il n’a pas de pièce dans sa poche, pour avoir des pièces faudrait qu’il se décide à faire des choses qui en rapportent, comme des cours de piano. Mme Ottenheimer a ouvert son cadeau, c’est une basse, toute rouge, avec ses quatre cordes. Mme Ottenheimer est ravie, parce qu’après avoir enseigner le piano classique pendant près de cinquante-cinq ans, elle a décidé de se mettre à la basse funk, parce que ça groove et que ça a pétillé dans les yeux de sa petite fille quand elle lui a parlé de ça. Groover, elle ne sait pas ce que c’est, mais pétiller oui. Et si elle a bien compris, c’est un peu pareil.

Baptiste a un peu froid, il serre sa clope, et il voit le terrain de foot. Kevin demande à nouveau la passe, il est démarqué, mais geste agressif de la défense, il tombe. Baptiste se fout du foot. Il fait tout de même le calcul rapidement, et en gros le Vatican, c’est 62 terrains de foot. C’est grand quand même soixante-deux terrains de foot. Ça le ferait chier d’être pape, avec soixante-deux terrains de foot à s’occuper. Cela dit, vu comme c’est vieux un pape, c’est normal qu’il y ait beaucoup d’espace autour.

Coskun apprend a Hervé qui vient de finir sa journée que Coskun, ça veut dire enthousiaste, et Hervé en a rien à foutre, mais comme il pense à ne pas penser à Sylvie, ça l’arrange d’apprendre des choses dont il se fout. Ibra souffle un peu, demain ce sera comme hier, et après demain pareil, toujours un peu la boule au ventre, mais au moins aujourd’hui il est sorti alors il a le droit de souffler.

Baptiste marche encore un peu, et il imagine une vieille dame en train d’apprendre la basse funk, ça aussi ce serait drôle, mais si ça se trouve ça aussi ça existe déjà, de toute façon, qu’est-ce qu’on peut vraiment inventer. Rien. Kevin est vener, super vener, c’était clairement une faute intentionnelle, putain d’arbitre, il a mal à la cheville, mais ça va tenir, ça doit tenir. Hervé pense à sa sixième lucarne. Il l’a bâclé un peu parce que Sylvie lui pesait sur le bas du dos. Mais bon, elle va tenir. Elle doit tenir. Madame Ottenheimer groove, et ça pétille dans son quatre-vingts mètres carré, ça ouvre encore plus d’espace, et encore plus de temps. Ça fait des bulles de souvenirs tout pleins son appartement. Avec pas mal de murs. Qu’elle voit se fracasser, à grand coup de pierres, de peinture ou de kick bien au fond, bien en place.

Ou alors un cheminot qui tapoterait le flan de chaque train avant son départ, comme une superstition. L’image est marrante. Baptiste pense au train, et il pense à son frère Il faudrait plutôt qu’il appelle son frère qui est parti loin. Oui, mais demain. Marion dit : la poésie, c’est un combat, sinon ça ne m’intéresse pas. Léa d’un coup, a un grand vertige. Et si elle s’envolait si haut qu’elle ne pourrait plus jamais redescendre ? Comme un ballon dont on aurait lâché la ficelle. Ibra souffle, un peu d’air, enfin, c’est étouffant la tôle, c’est étouffant comme ils réussissent à te mettre une prison dans la tête simplement en te promettant la prison. Mais là, il n’y a pas de prison, il y a quatre murs qui tiennent chaud, et qui lui ouvrent de la place et des bras. Madame Ottenheimer a compris le truc avec la basse. C’est pas plus con qu’autre chose, quand on a compris le truc. Mais ce qu’elle aimerait bien maintenant, c’est tapé le bœuf avec d’autres musiciens.

Coskun est rentrée dans le café, et parce qu’il connaît bien son métier, pour Ibra, et pour le prof de piano, et pour Marion, pour madame Ottenheimer et pour le pape en personne, qui doit se faire chier dans son 44 millions de mètres carrés , il a chanté les clash, i fought the law and law won. Des fois il ne reste qu’à chanter les clash.

Baptiste déambule, il a un peu froid, il en a un peu marre, il ne va pas écrire aujourd’hui. De toute façon, écrire quoi ? Louise lui a bien dit, à remettre tout en question, toutes les passions des autres, tout ce qui fait en fait que les gens se lèvent le matin, à ne pas reconnaître que ça puisse exister, ça peut être définitif. Parce qu’il a un peu peur, ce soit définitif, il s’invente un caillou au milieu de la route. C’est rare un caillou, surtout en ville.

Alors il shoote.

 

En plein dans la lucarne.

27. Copacabana

Elle s'habille toujours en dimanche 
Quand elle sent bien qu'on est lundi
Elle trébuche, mais raccroche aux branches
Quand elle attaque le jeudi

Elle a la semaine qui passe

Pour s'faire du bien à l'existence
Quand ça tremble trop, elle se dit
Que si la vie n'a aucun sens
Ce n'est pas un sens interdit

Manqu'rait plus que ce soit une impasse

Et va savoir pourquoi
Elle pense à Copacabana
C'est peut-être un jour de carnaval

Elle y a jamais été
Mais c'est quelque part en été
ça existe et c'est pas si mal

Quand le matin c'est métro
Mais trop tard pour le rattraper 
Elle sait qu'elle sèch'ra le boulot
Mais y a pas de quoi se frapper

Il faut bien veiller ses blessures

Pour pas brûler par les deux bouts
Alors elle imagine sans peine
Des trompettistes pleins de bajoues
Qui lui jouent des airs la bouche pleine

Elle y pense et ça la rassure

Pour surprendre l'essentiel
Elle se dit Bonjour Monde Cruel
Comment tu te sens aujourd'hui ?

T'as l'air un peu hargneux
Un peu chagrin et grincheux
Comme tu vois moi ça va bien merci


Parfois quand le soir devient lourd
Elle se réfugie à l'excès
Dans une ivresse de velours
Avec un certain succès

ça nourrit ses rêveries quotidiennes

Et quand ça cesse d'être drôle
Quand elle a l'esquisse esquintée
Elle sait qu'il y aura des épaules
Qu'elle pourra toujours emprunter

Des promesses de caresse diluviennes

Et va savoir pourquoi 
Elle fredonne Copacabana
ça se chante, et ça c'est pas si mal

On va pas s'pourrir l'existence
Même qu'Avec un peu de chance
Aujourd'hui, là-bas c'est carnaval

Pour pas sombrer dans la détresse
Elle se plonge dans l'euphorie
Et s'il y a pas mal de tristesse
C'est qu'il y a de la joie aussi

La vie a toujours deux profils

Elle s'habille toujours en dimanche 
Quand elle sent bien qu'on est lundi
ça lui colorie les nuits blanches
Et puis elle trouve ça joli

Il faut bien faire face quand ça tombe pile

Pour surprendre l'essentiel
Elle se dit Bonjour Monde Cruel
Comment tu te sens aujourd'hui ?

T'as l'air un peu hargneux
Un peu chagrin et grincheux
Comme tu vois moi ça va bien merci


26. L’Amour est une région bien intéressante

à Elsa

Elle m’as tendu un bouquin tout noir, tout court, comme le café qu’on était en train de boire. Ça allait me plaire, c’était sûr, c’était vraiment un truc pour moi, et puis, on ne croirait pas comme ça, mais c’était drôle, enfin drôle comme un docteur russe en voyage au dix-neuvième siècle. Pas hilarant, mais drôle tu vois, un peu ton genre. Ça s’appelait « L’Amour est une région bien intéressante » et c’était la correspondance d’Anton Tchekov lors de son voyage sur l’île Sakhaline en avril 1890. Et donc apparemment, c’était fait pour moi, c’était noir, court et sucré comme le café, et ça me ferait voyager aussi sûrement que nos retrouvailles.

Nos retrouvailles avec Jeanne, c’était toujours l’occasion de convoquer la grande famille des absents et des lointains. Alors sans faire de distinction elle convoquait les grands écrivains, les artistes qu’elle aimait et qui étaient pour la plupart mort depuis longtemps, mais aussi tous les potes de la fac, les perdus de vue, ceux que je me suis promis de rappeler sans faute aujourd’hui et ça fait déjà bien quatre ou cinq mois. Je n’ai jamais eu le courage de Jeanne pour entretenir des relations longue distance. Disons que j’ai l’amitié en circuit court et la littérature plutôt contemporaine.Mais elle, elle a les yeux là où elle a le cœur, alors la distance ou la durée, ça ne lui fait pas peur. Brel disait : il y en a qui ont le cœur si vaste qu’ils sont toujours en voyage. Il a dû rencontrer Jeanne.

Alors devant le café, je m’ouvre au lointain. J’écoute Jeanne me dire que Tchaïkovski aimait Shakespeare. À tel point que ses dernières volontés furent de jouer dans Hamlet dans le rôle du crâne. Hélas pauvre Yorrick ! Je l’ai bien connu Horatio. J’ai aussi bien connu Pierre qui en ce moment crève d’amour pour les beaux yeux de Clémence qui entre-temps est devenu Clément, et ça ne change rien pour Pierre, mais ça change tout pour Clément, et donc tu comprends, c’est beau. Mais comme tout ce qui est beau, c’est un peu compliqué.

Léger point de dissension dans la conversation, parenthèse pour exprimer mon désaccord, parce que c’est vrai, des fois, c’est beau quand c’est simple, non ? Mais mes objections n’entrave pas la bonne marche de la grande parade, et j’apprends que, d’après elle, Garcia Marquez avait raison à propos de l’amour, que c’était un peu comme le choléra, quand ça te prenait, ça te rendait tremblant fiévreux et ça te filait la chiasse

Je ne reconnaîtrais plus Justine, paraît-il. Elle avait abandonné en premières années de master pour faire junkie à plein temps, une vocation de spectre plus cholérique qu’amoureuse à mon avis, et elle errait de coloc en coloc. On l’hébergeait à tour de rôle pour dépanner, pour ne pas la laisser tomber. Mais comme souvent dans ce genre de chute, à un moment, tu lâches pour ne pas tomber avec. Enfin, je ne sais pas, c’est peut-être moi, le lâche. En tout cas, elle s’en est sortie, elle vit maintenant en communauté où on pratique l’amour libre et la sobriété heureuse, mais j’évite de demander ce qui est le plus antinomique des deux. Jeanne n’aime pas les sarcasmes, sauf chez les Russes du XIXe siècle, qui ont le droit parce qu’ils ont l’âme slave, et le corps six pieds sous terre.

Marc et Juliette ont eu leur troisième gamin, Kevin s’est lancé dans une traversée de la France en solitaire et Tchekhov se bourre la gueule avec des paysans sibériens. Sylvain commencera bientôt un nouveau boulot et il appréhende parce qu’il a couché avec sa patronne, mais ce n’est pas bien sérieux. En tout cas c’est ce qu’elle pense. Elle pense aussi que Boulgakov était sûrement très amoureux de Marguerite, parce que sinon, il ne l’aurait pas écrit comme ça. Gaël vit une histoire passionnelle et passionnante avec quelqu’un que personne n’a jamais vu, puisqu’ils ont décidé de ne s’aimer qu’en voyage, et chaque fois dans un pays différent. Ce mystère lui donne un peu d’épaisseur, mais Jeanne s’interroge, l’amour peut il s’affranchir d’un quotidien ?

Et moi je tangue, et je me laisse bercé par ces noms, ces dates, ces nouvelles plus ou moins anciennes, quand soudain je remarque une main posée sur l’épaule de Jeanne. Une main qui n’appartient ni à Tchekov ni à un autre pote du lycée. Elle appartient à un grand type brun, avec un sourire qui ferait pâlir une pub de dentifrice. Puis le sourire embrasse Jeanne et me tend son autre main que je saisis un peu machinalement. Et je me rends compte que si Jeanne me raconte toutes les histoires du monde, je ne sais finalement rien de la sienne.

J’imaginais que Jeanne vivait entre le silence des bibliothèques et le fracas des routes, un œil sur une page et l’autre sur l’horizon, et je ne peux m’empêcher de m’étonner que le premier sourire venu puisse poser la main sur son épaule.

J’apprends que le sourire à un prénom, fort banal, et inintéressant, je m’empresse donc de l’oublier. Mais la convenance me pousse à leur demander les circonstances de leur rencontre, et là, c’est drôle, je vais rire, ils se sont rencontrés en se heurtant dans la rue, parce que chacun était tête baissée en train de lire en marchant, alors forcément ça fait des sujets de conversation. Il lisait Tous les noms de Saramango et elle le Siddhartha de Hermann Hesse. Ils s’étaient heurtés, avaient souri de la situation, avaient échangé trois mots qui étaient vite devenus 1800 pages, ils avaient défendu leurs bouquins respectifs avec force et véhémence, et finalement c’est comme ça qu’une histoire commence. Moi à ce moment là de leur rencontre, je lisais probablement le dos de ma boite de céréale, ce qui aide moins à rencontrer des gens dans la rue, mais sert à découvrir l’existence de l’acide ascorbique, qui n’est rien d’autre que de la vitamine C, et c’était un peu décevant même si ça rehausse le goût des céréales. C’est bien pour ça que je ne lis pas tellement .

Le sourire au prénom banal ne sait probablement pas ce qu’est l’acide ascorbique, mais il en connaît un rayon lui aussi sur Tchekov, Shakespeare et Louis, qui arrivait toujours en retard en cours, mais qui maintenant travaille pour le bureau international des poids et mesure, à l’entretien de l’horloge atomique, ce qui est drôlement pratique quand on veut avoir l’heure. D’ailleurs, en parlant d’heure, je ne vais probablement pas tarder, je ne voudrais pas vous déranger, ah je ne vous dérange pas, bon très bien, reprenons un café alors, tu me raconteras comment Louis s’est retrouvé à faire l’horloger atomique, sûrement pour rendre fier son père qui vendait des chaussures de luxe, bien que le rapport entre les deux ne soit pas d’emblée évident.

Le sourire se crispe un peu, il aurait eu envie d’y aller, d’accord un café, mais on ne tarde pas trop, tu te rappelles, on va manger chez ma mère ce soir, et j’éprouve une joie secrète quand Jeanne hèle le serveur entre deux phrases sur l’utilisation du paragraphe chez Flaubert, qui était son sujet de thèse, parce qu’il y a de quoi écrire des thèses sur l’utilisation du paragraphe chez Flaubert. Et je me demande, si j’avais moi aussi fait une thèse, sur le sarcasme russe du XIXe siècle, par exemple, est ce que ça aurait changé quelque chose ?  Est-ce que j’aurais vécu autrement qu’en essayant d’échapper à la vie, même si on ne peut jamais vraiment, ou alors c’est le suicide, mais ça nous renverrait encore aux Russes ou à Shakespeare, qui avait l’âme slave même si c’était pas encore à la mode. Pis soyons honnête Hamlet, c’est con comme la mort, il y a que les Russes pour écrire des trucs où l’on préfère la vengeance du père à l’amour d’Ophélie. Et sûr que ça fait des grandes tragédies, mais au fond, c’est comme l’acide ascorbique, Hamlet, rien d’autre que de la vitamine C.

Le sourire crispé a des gestes de tendresses, et ça m’agace un peu. Je ne suis pas jaloux, pas comme Eliott, tu te rappelles, qui avait alpagué l’officiel de son amante de l’époque pour lui casser la gueule, un jour qu’il était en proie avec le monstre aux yeux verts, et qui a fini par faire sa vie avec lui. Avec l’officiel, pas avec la jalousie. Comme quoi, il y a parfois des sources d’étonnement, et heureusement sinon on finirait tous par devenir russe. Non, je ne suis pas jaloux, mais je n’aime pas qu’on me malmène l’espoir en public, c’est humain non ?

Il est pourtant sympa, ce sourire. Il essaye même de s’intéresser. Alors quand il me demande, poliment « Et toi qu’est-ce que tu fais en ce moment? », je m’extirpe doucement de l’agréable torpeur, je chasse de ma tête la litanie de tous ces noms et je m’entends répondre qu’en ce moment, j’essaye d’écrire un livre. Toi, un livre ? Réponds Jeanne. Oui moi, un livre. Après tout y a de quoi faire, et je suis complètement d’accord avec Tchekhov. C’est vrai que l’amour est une région bien intéressante.

25. Amoureux d’une seconde

 
Naître un peu plus chaque jour

Pour enfin venir au monde

- Il prenait sa vie à rebours

L'amoureux d'une seconde




Pour enfin venir au monde

Prendre une grande respiration

- L'amoureux d'une seconde

D'une' seconde d'inattention




Prendre une grande respiration

Sentir son regard éclore

- D'une seconde d'inattention

Douce indolence indolore




Sentir son regard éclore

Et puis mordre à pleine dent

- Douce indolence indolore

Il s'oublia un instant




Et puis mordre à pleine dent

Avoir la lèvre qui sourit

- Il s'oublia un instant

D'un coup se redécouvrit




Avoir la lèvre qui sourit

Du tout début d'un poème

- D'un coup se redécouvrit

Comme pour un second Baptême




Du tout début d'un poème

Jusqu'à la langueur et la liesse

- Comme pour un second Baptême

Il se fit cette promesse







Jusqu'à la langueur et la liesse

Prendre les choses à rebours

Il se fit cette promesse

Naitre un peu plus chaque jour

18. Les amours neuves

On sent quand on se déshabille
qu'on est empreint de maladresse
On a la caresses malhabile
Qu'on voudrait pleine de tendresse

On fait du zèle en s'embrassant
On sait bien qu'il faut qu'on se montre
Mais c'est un peu embarrassant
Maint'nant que nos corps se rencontrent

On sait pas trop où mettre ses mains
Si j'effleure là, ça te chatouille  
Pourquoi est ce qu'il bave sur mes seins ?
Pardon mais tu m'écrases les couilles

On n'peux pas dire qu'on manque d'aplomb
Plein d'une ardeur à toute épreuve
On a quand même l'air un peu con
En éprouvant nos amours neuves

Toujours il y a un bras en trop
Dans cette drôle de gymnastique
C'est pas que je veuille être manchot
Mais ce s'rait quand même plus pratique

On cherche en vain notre alchimie
On pousse des soupir langoureux
On s'donne un cours d'anatomie
un peu gênant mais savoureux

On aimerait faire comme au cinoche
Faire l'amour et faire des envieux
Oui sauf que là, c'est une peu moche
C'est quoi cette position sérieux

On se rêv'rait  Alain Delon
Bardot, Belmondo ou Deneuve
Oui mais on a  l'air un peu con
En éprouvant nos amours neuves

On s'étonne d'la situation
Et de nos pudeurs de gazelle
ça m'fait penser à Mélenchon
Essaye d'être plus sensuel

Alors on essaye les mots doux
Histoire de ranimer la flamme
ô toi ma reine, ô toi mon loup
Ma six fois sept, mon macadam

Et on raconte n'importe quoi
Maint'nant qu'on  a le cœur à la fête
Je lâche : t'es mon Conémera
Et Merde ! J'ai Sardou dans la tête

C'est vrai que c'est un peu brouillon
Mais on corrig'ra les épreuves
Pas grave d'avoir l'air un peu con
En éprouvant nos amours neuves

Notre enthousiasme nous déborde
on veut d'la réjouissance grivoise
Du temps pour que nos cœurs s'accordent
Et pour que nos corps s'apprivoisent

Aux amants extraordinaire
Qui veulent surtout que ça se sache
Je vous dédie ces quelques vers 
Gardez vot' suffisance potache

Car vous ne m'ferez jamais croire
Que tout est simple, qu'jamais ça tangue
Dans aucune de vos histoires
Mais je suis sans doute mauvaise langue

En attendant, j'fait une chanson
Sur l'oreiller, les idées pleuvent
Je me chante un air à la con
Car j'les aime bien nos amours neuves

17. En t’oubliant

  
En t'oubliant, je me souviens
En t'oubliant, je me souviens
D'la glycine au printemps qui sort ces premières fleurs
Des bourgeons tout tremblants qui exhalent ton odeur
Respirant leur parfum, je me mets à songer
À songer qu'il est temps, qu'il est temps d'oublier

En t'oubliant, je me souviens
En t'oubliant, je me souviens
De ces croquis dormant dans les taches de peinture
Des visages grimaçants graffités sur les murs
Une esquisse au fusain me fait me rappeler
Me rappeler qu'il est temps, qu'il est temps d'oublier

En t'oubliant, je me souviens
En t'oubliant, je me souviens
Tes lèvres sifflotant ce qui trottait dans ta tête 
Des rythmes à contre temps certains soirs de goguette
En chantant ce refrain qui reste inachevé
J'me souviens qu'il est temps, qu'il est temps d'oublier

En t'oubliant, je me souviens
En t'oubliant, je me souviens
Du piquant du piment, de la fleur de muscade
Et du goût du safran dans la moindre salade 
Buvant un verre de vin que j'aim'rais épicé
J'me souviens qu'il est temps, qu'il est temps d'oublier


En t'oubliant, je me souviens
En t'oubliant, je me souviens
D'un geste consolant, du vestige d'une étreinte
J'ai comme un serrement quand je ressens l'empreinte
D'une épaule retenant toutes les larmes versées 
J'me souviens qu'il est temps, qu'il est temps d'oublier

En t'oubliant, je me souviens
En t'oubliant, je me souviens
D'un parfum entêtant, de certaines saveurs
D'un air pas très chantant, d'un dessin plein d'ardeur 
Je m'en rappelle bien, et pourtant je le sais
Je sais qu'il est grand temps mais j'oublie d'oublier ...

16. La gueulante


Allez j'm'en va nous dit Monsieur

Chaque soir avant la fermeture

Sur le trottoir d'vant la devanture

Du bar de l'avenue Montesquieu




Sa main a un peu la tremblante

Mais y paye sans r 'chigner l'ardoise

Mets son chapeau à l'iroquoise

Pis tous les soirs pousse sa gueulante




Y en a marre des marabouts

Qui nous tiennent par des bouts d'ficelle

Y en a marre des ceusses à g'noux

Y en a marre des genoux trop frêles




Marre de la grêle qui nous gronde

Marre des ondes dedans nos têtes

Marre des étoiles au micro-ondes

Marre de l'ondée dessus nos fêtes




Si c'est comme ça moi je m'arrache

J'reviendrais plus bandes d'apache

À vouloir trop vous préserver

Z'allez finir par m'énerver




Monsieur nous dit Allez, j’m'en va

Chaque soir pendant la fermeture

Et puis il s'adosse contre le mur

Pour que le mur reste bien droit




La cigarette virulente

Et puis la colère au poing

Il cognait fort chez les voisins

Pour leur chanter sa p'tite gueulante




Y en a marre des marabouts

Y en a marre des rabougris

Marre du gris dans le ragout

Y en a marre des gouts aigris




Marre des écrits au cognac

Marre d'l'ammoniac dans le café

Marre des fées tout feu tout trac

Marre des accidents de mafé




Si c'est comme ça moi je m'arrache

J'reviendrais plus bandes d'apache

À vouloir trop vous préserver

Z'allez finir par m'énerver




Mais un jour on a vu monsieur

Nous dire j'm'en va, et s'en aller,

ça nous a fait un drôle d'effet

D'un coup c'est dev'nu silencieux




Puis il est r'venu d'entre les morts

En disant c'est marre je reste un peu

Laissez-moi une minute ou deux

Juste pour pouvoir gueuler encore




Y en marre des marabouts

Et d'vos économies d'chandelles

Faut la bruler par les debout

C'est debout que la flamme est belle




Y en a marre des amarantes

Et des amantes à l'oeil moqueur

Marre des hauteurs de la tourmente

Et marre des essoufflés du coeur




Marre du cœur entre deux chaises

Marre des chaises de bureaucrate

Y en a marre des catachrèses

Des encrisées en cravate




Marre de tout les va t'en guerre

Marre des gens exaspérés

Y en a marre d'être en colère

Marre d'vous entendre soupirer




Et sans adieu, et sans une tache

Il partira l'dernier apache

Alors m'parle pas d'me préserver

Tu finirais par m’énerver















15. Carpe Diem, mon cul !

 
Sûr que ça a de l'élégance
Sûr que parfois ça explique l'heure
Sûr que la joyeuse indolence
Vaut mieux, bien sûr, que pas d'bonheur

Sur qu'on ne sait pas tout sur tout
Sur qu'y a des trucs qui nous échappent
Sûr que qu'on est à genou
Ça aide d'avoir une soupape

Oui, mais voilà
J'aime pas qu'on ouvre mes chakras au pied d'biches
Ou qu'on découvre tout mon intime en friche
J'aime pas qu'on m'gave 
Jusqu'à plus faim d'accord toltèque
Je sens qu'on m'traite d'épave
jusqu'à ce que j'sorte le carnet d'cheque

Moi je préfère Taggué
Carpe diem mon cul
Les vainqueurs font payer
Leur bonheur aux vaincus

Sûr que ça a l'air scientifique
Sûr qu'ils sont beaux tout leur tableur
Sûr qu'une organisation pratique
c'est très bon pour les travailleurs

Sûr que c'est mieux l'esprit ouvert
Sûr que c'est beau les mots nouveaux
Sûr qu'il y a jamais de frontière
Pour optimiser ton boulot

Oui, mais voilà
J'aime pas l'manège 
du manageur qui ment
J'aime pas les cartes privilège 
qui mènent à l'enfermement

J'aime pas qu'on veuille m'accomplir
jusqu'à ce que je sois cadenassé
Je n'aime surtout pas leur sourire
que je trouve bien trop carnassier

Moi je préfère Taggué
Carpe diem mon cul
Les vainqueurs font payer
Leur bonheur aux vaincus

Sûr que ça fait bien dans l'discours
Sûr qu'on aspire à la même chose
Sûr que le bonheur est bien court
Alors faut voir la vie en rose

Sûr que c'est plus agréable
De n'plus être c'ui qui fais la gueule
Sur que ça fait plus présentable
Un mort qui sourit dans l'cercueil

Oui, mais voilà
J'aime pas qu'on m'empêche 
D'user de mes teintes pastel
Jaime pas les prêches
Et les dogmes du développement personnel

J'aime pas les injonctions
à devenir à tout prix heureux
J'aurais de la satisfaction
Quand on fera fondre à l'acide
Cette fausse idée d'avenir radieux

IL est grand temps d'changer
Tous ces carpe diem qui m'écoeurent
Il est temps que les vaincus fassent payer
Leur bonheur aux vainqueur

14. A l’abri du succès

Un sacré brouhaha, un vacarme un chahut
la gauche autour d'une table ça y est ça devient tendu
Jaddot invité tout l'monde enfin tout l'monde sauf Mélenchon
Il est toujours relou, toujours râleur toujours ronchon 

Ils rêvent tous d'une gauche unie
Mais comme j'sais pus qui disait
À vouloir mettre tout à l'Ego,
ça finit en bourbier

Olivier s'la ramène, il fait de plus en plus fort
« Une candidature unique tout le monde s'est mis d'accord »
Julien Bayou tempère « Olivier à une grande gueule
Certes il s'est mis d'accord, mais il s'est mis d'accord tout seul »


Ils rêvent tous d'une gauche unie
Mais comme j'sais pus qui disait
Est qu'on a des nouvelles de Hulot ?
Il passe bien en télé

Hamon prend la parole et se perd dans une périphrase
« Allons debout les morts du passé faisons table rase »
Johanna Rolland persifle doucement
« Vaut mieux tout oublier quand on a fait six pour cent »

Quand j'vois Benoit, ça me rend triste
Il s'voyait d'ja en haut d'l'affiche
Trahie par  les siens, c'est normal
Quand tu rentres chez les socialistes

Ils rêvent tous d'une gauche unie
Mais comme j'sais pus qui disait
Tu va voir qu'ils vont mettre Hidalgo
Aubry va adorer

Ça se déchire sur le voile, en très bof en très bref
Delga un peu bourré menace d'aller à l'UNEF
Ça examine tout ça quasiment au microscope
C'est qu'il faut ce qu'il pour ne pas parler d'Europe


Ils rêvent tous d'une gauche unie
Mais comme j'sais pus qui disait
Avec trois ou quatre couteaux dans l'dos
C'est plus dur de gagner

À la fin d'la journée, il n’y a aucun consensus
Il y avait quatre grands courants, maintenant y en a quinze de plus
À cette photo d'famille, il manque encore l'oncle raciste
Voilà que dans l'lointain on aperçoit Valls qui rapplique

Ils rêvent tous d'une gauche unie
Mais comme j'sais pus qui disait
Ce n'est pas comme si on risquait gros
On est à l'abri du succès

12. Tes lendemains

 
Souvent je les laisse au fond d'mes poches

C'est pour ça qu'ma langue est d'sortie

Ce n'est pas que je les trouve moches

Quoiqu'un peu si




Je ne les mets jamais en l'air

Je me les traine à bout de bras

Car je ne sais jamais quoi faire

De mes dix doigts




Je remets mon courage à deux mains

Pour qu'aujourd'hui en vaille la peine

Mettons nos joies d'hier en commun

Tes lendemains dans les deux miennes




Parfois pour me faire bien comprendre

J'les agite devant les copains

À tel point qu'ils refusent de prendre

Mes coups de main




J'fais des grands gestes c'est banal

Souvent ça ne ressemble à rien

Elles ont toujours beaucoup de mal

à faire le point




Je remets mon courage à demain

Pour qu'aujourd'hui en vaille la peine

Mettons nos joies d'hier en commun

Tes lendemains dans les deux miennes




Quand je me sens embarrassé

Elles se tordent dans tous les sens

Et elles commencent à s'embrasser

Quelle indécence




Elles ne sont pas vraiment adroites

Particulièrement quand je fauche

Elle demeure ballote et benoite

Mes deux mains gauches




Je remets mon courage à demain

Pour qu'aujourd'hui en vaille la peine

Mettons nos joies d'hier en commun

Tes lendemains dans les deux miennes




Et si elles ont mauvaise mine

les ongles rongés jusqu'au sang

C'est que l'existence me chagrine

assez souvent




Elles auraient besoin c'est normal

D'une manucure de jouvence

D'une épilation pour ce poil

Quelle négligence




Je remets mon courage à demain

Pour qu'aujourd'hui en vaille la peine

Mettons nos joies d'hier en commun

Tes lendemains dans les deux miennes




Alors pour se sentir utile

Elle s'empare de ce bout de bois

Et puis elles gratouillent malhabiles

du bout des doigts




Elles ne savent pas faire grand-chose d'autre

Que des chansons et des refrains

Elles aiment entendre claquer les vôtres

Tout à la fin 

11. Drite et Mache

 

LE PLAGIAT

DRITE : Qu’est ce que le plagiat Mache

MACHE : Le plagiat Miche, c’est quand tu copies ou que tu voles une idée à quelqu’un.

Pause

DRITE : Mais comment, on peut voler une idée, ça n’existe pas une idée.

MACHE : Ce n’est pas parce qu’on ne voit pas quelque chose qu’elle n’existe pas. Les idées, Drite, c’est un peu comme des papillons qui volerait autour de nous ne permanence. On tend son filet, on en attrape quelques-uns, et ceux qui nous plaisent le plus, on les épingle

DRITE : Les épingles ?

MACHE : Oui, dans un grand livre, ou sous du verre pour pouvoir les admirer plus tard. Tu veux essayer d’attraper une idée Drite

DRITE : Oh, non ! C’est plus joli de les regarder papillonner.

LE CINÉMA

DRITE : Qu’est ce que tu fais, Mache ?

MACHE : Les yeux fermés je regarde un film

DRITE : Un film ? Mais qu’est ce que tu peux voir ? Tu as les yeux fermés

MACHE : Parfois, c’est avec les yeux fermés qu’on voit bien les choses

DRITE : Et là qu’est-ce que tu vois Mache ?

MACHE : Je vois, les ombres qui courent dans les rues et dans ma mémoire, les remords égarés, et les regards bleus qui inspire le désir . Je vois toutes les histoires du monde racontées tant de fois, et puis ça me rassure.

DRITE : Énervé Tu dis n’importe quoi Mache. Tu peux rien voir du tout. On ne peut pas regarder un film avec les yeux fermés !

MACHE : Parfois, Drite c’est la seule façon de faire

L’ÉVASION

DRITE : Qu’est ce que tu fais Mache ?

MACHE : Chut ! Ne fais pas de bruit.

DRITE : Tu creuses un trou ? Mais pourquoi faire ?

MACHE : Je creuse un trou pour m’évader d’ici. Silence maintenant, ils pourraient nous entendre.

DRITE : Qui ça, Mache ?

MACHE : Les mots, Drite, les mots pourraient nous entendre.

DRITE : Et alors ? Quel mal il y a si les mots nous entendent ?

MACHE : S’ils nous entendent, alors ils pourraient vouloir nous faire parler.

Drite réfléchit

DRITE : Je creuse avec toi, mâche

LE BEAU

DRITE : Que c’est beau !

MACHE : qu’est-ce que tu trouves beau Drite ?

DRITE : Le paysage devant nous, je trouve qu’il est beau 

MACHE : Oui, mais qu’est ce que tu trouves beau exactement ? La couleur du ciel, le mouvement de l’eau ? La forme des nuages ?

DRITE : Je ne sais pas Mache, un peu tout je pense. Pourquoi tu me demandes ça ?

MACHE : Parce que si je savais exactement ce qui est beau, je pourrais ainsi le recréer à chaque fois que je veux voir quelque chose de beau, je pourrais même le vendre, et puis…

DRITE : Regarde le paysage Mache

L’HORIZON

DRITE : Voilà, la ville, la forêt, les champs de blé, puis la rivière, et là-bas loin à l’horizon, il y a …

MACHE : L’horizon, qu’est ce que c’est ?

DRITE : L’horizon, c’est l’inatteignable

MACHE : L’inatteignable, mais comment on fait pour y aller ?

DRITE : Tu ne peux pas. L’horizon, c’est la lisière des choses. Un endroit qui n’existe pas, mais qu’on voit quand même.

MACHE : C’est l’inverse du vent en fait. Le vent existe et pourtant on ne le voit pas.

DRITE : C’est tout à fait ça.

Silence

MACHE : Mais le vent, lui, il peut y aller jusqu’à l’horizon. Qu’est ce qu’il y a là bas ?

DRITE : Là où le vent et l’horizon se rencontrent, Mache, c’est là que vit l’espoir.

LA FÊLURE

DRITE : Merde !

MACHE : Qu’est-ce qu’il y a Drite ?

DRITE : J’ai laissé tomber ma tasse. Elle est cassée maintenant. Mais c’était ma tasse préférée.

MACHE : Ce n’est pas grave Drite, tu n’as qu’à la recoller.

DRITE : Mais ce ne sera pas la même chose. Il y aura toujours une marque. Une cicatrice. Et ça me rappellera toujours qu’elle a été cassée.

MACHE : Et pourtant parfois tu sais, ça embellit

DRITE : Quoi ?

MACHE : Les fêlures.

 

Pour en savoir plus sur ce spectacle, cliquez sur l’affiche.

10. Le trottoir aux alouettes





 

 

– Au fait, je t’ai pas raconté ? Il est arrivé un truc vachement marrant.

Au téléphone, je me suis un peu raidi. Je ne suis pas toujours sûr de goûter l’humour de Charlotte. Pas que ce soit trash ou vulgaire, non, non, rien de ce genre-là. Disons que Charlotte avait le regard aiguisé pour repérer ces petites choses de la vie qui la soulevaient jusque dans le ravissement le plus complet, quand elles avaient tendance à me plonger dans la déprime la plus ordinaire.

Marie l’autre jour, elle était à Emmaüs, pour racheter un canap. Enfin un truc d’angles il me semble. Enfin tu vois quoi, elle était à Emmaüs. Donc elle fait un tour dans le rayon musique, et là devine quoi ? Elle tombe sur ton CD. Ton CD. Dingue non ?

Et voilà. J’en étais sûr. Putain de petites choses de la vie. Chaque fois, ça le fait. Je colle ma main sur le téléphone le temps de prendre une profonde inspiration et je réponds de façon la plus badine possible.

– Oui marrant

C’est vrai que c’est drôle de penser que ces chansons que j’ai écrites pour certaines y a plus de dix ans, enregistré y a quoi cinq ou six ans, puis vendu à la fin des concerts, pour la plupart à des familles dont on n’était pas vraiment sûr que les enfants comme les parents aient compris le sens des textes, pour finir probablement après un grand ménage de printemps, dans les caisses d’un Emmaüs, permettant ainsi curieusement de soutenir à nouveau des personnes précaires, car à l’époque putain j’étais bien content de gagner mes dix balles en vendant un C.D, d’ailleurs, je crois bien que c’est encore le cas maintenant, et puis une chose en entraînant une autre de commencer à s’imaginer l’incroyable système économique du marché de l’occasion, de cette deuxième vie qu’on donne aux objets, de se rendre compte que c’est beaucoup d’information d’un coup, de se rendre compte que puisque cet objet a une deuxième vie, c’est qu’il est mort une première fois, et on a pas le temps de faire son deuil, que déjà c’est le renouveau, c’est le printemps qui éclot autour quand on a encore le cœur à l’hiver, on se rend compte que c’est étrange, cette langueur où s’emmêlent résilience et enthousiasme, ce lieu qui n’est pas un rapport de force avec autrui ou avec nous-mêmes, qu’on appelle la tendresse, peut être, selon Gérard Phillipe. Alors oui, Charlotte, oui c’est marrant, si tu veux.

– C’est incroyable non ? Ben alors t’en dis quoi ? Tu dis rien là. À quoi tu penses ?

Je pense Charlotte que ce CD que je vendais dix balles à la fin de mes concerts, ce qui était une fortune pour moi, doit maintenant être vendu cinquante centimes. Mais que curieusement, quelqu’un l’a jugé suffisamment bien conservé et intéressant pour pouvoir être vendu cinquante centimes, ce qui est beaucoup ou bien peu, selon qu’on le compare aux standards de rétribution des plateformes de streaming ou à l’amour que je leur porte. C’est vrai, ce n’est rien, mais c’est inestimable, alors tu comprends bien que finalement le prix qui est affiché m’importe peu : cinquante centimes ou un euro qu’est ce que ça peut faire ? D’autant que tu m’engueulais déjà quand je vendais mon C.D à dix ou mon bouquin à douze. C’est aussi comme ça qu’on tue la solidarité de la profession que tu me disais, et t’avais pas tort. Non, moi tout ce que je me demande c’est ce que ces chansons vont devenir.

Avoue ça fait un peu plaisir quand même.

J’avoue, ça fait plaisir un peu. Y a quelqu’un un jour qui a décidé que ce CD ne lui correspondait plus, mais qui l’a trouvé suffisamment valable pour le donner et non pas le jeter aux recyclages ou en faire miroir aux alouettes, ce qui dans un sens aurait était une fin encore plus convenable, formidable métaphore de l’objet lui-même, quintessence de la forme et du fond , merde, j’ai ma métaphysique qui me reprend, ce n’est rien ça va passer, là c’est passé, tu sais comme dans Cyrano, cet écrivain de l’ombre noire laissant d’autres cueillir le baiser de la gloire. Tiens, tu savais que Walt Whitman, un jour alors qu’il se promenait sur le port, a entendu un marin chantait une chanson dont les paroles étaient un de ces poèmes. Et quand il a demandé au marin qui avait écrit la chanson, le marin a répondu que c’était une vieille chanson populaire. Et Whitman s’est cassé tout heureux d’avoir vu un poème s’échapper. Et je ne peux m’empêcher de penser que ça a quand même plus de gueule que d’avoir son Cd retrouvé au fin fond d’un bac de la discothèque de l’Emmaüs de Labarthe sur Lèze ?

– D’ailleurs, j’espère que tu as fini par déposer tes chansons. Imagine un type tombe dessus, et pof il te repompe tout, et là franc succès. Les boules non ? Un peu comme ce film, là, avec le type qui finit par avouer que ce n’est pas lui c’est l’autre ? Rahg j’arrive jamais en m’en rappeler. Ça ne te dit rien.

Là Charlotte, je suis surtout en train de me plonger sur cette incroyable dichotomie entre l’occase et l’antique qui serait une assez belle métaphore de la lutte des classes. Mais pour répondre à ta question, non j’ai toujours pas déposé mes chansons, les quatre feuillets Sacem sont sur le haut de ma pile de choses à faire, mais rien n’y fait, je n’y arrive pas encore. Et non, le film, ça ne me dit rien, par contre ça me rappelle l’histoire du chanteur de Lynyrd Skynyrd qui un jour en conduisant le van a entendu une musique à la radio et à fait au groupe « C’est bien ça, c’est qui ? «  . Et en fait c’était lui, il était juste tellement déchiré pendant la création de l’album qu’il ne s’en rappelait plus. Malgré tout, ça aussi ça a plus de gueule, ce n’est pas un printemps précoce dans ce cas là, c’est plutôt un retour de retour de printemps.

– Tu ne l’as toujours pas fait ? Mais ce n’est pas vrai ça. Ça a du sens quand même, non ? Même en créative commons. T’es pas obligé d’aller à la Sacem, c’est pas moi qui t’y pousse, loin de là.

Oui bien sûr que ça a du sens. Ça a du sens pratique, c’est un système moins mauvais que pas mal d’autres pour assurer la protection des précaires, en l’occurrence là des auteurs, et oui je suis pour, complètement pour, vive que les gens ne soient pas précaire. Vive qu’on reconnaisse leur travail. Seulement voilà, moi, je n’aime pas signer, j’ai le droit aussi non ? Et ce n’est pas de la pudeur, ou de la fausse candeur, de la fausse modestie. Je n’aime pas signer parce que je trouve ça un peu vaniteux, et donc dérisoire. C’est vrai signer, c’est touchant, profondément humain. Dans les signatures, bien sûr j’y vois de la fierté pour la sueur, j’y vois l’orgueil nécessaire à l’amour propre, mais j’y vois aussi de la détresse, comme quelqu’un qui s’accroche désespérément à sa branche, pour donner un sens aux choses, un sens à la vie.

Alors parfois, parfois ça me prend, et j’ai du mal à signer. C’est que parfois, j’oublie que je m’en fous.

Oui, je m’en fous au fond que mes chansons finissent à l’apogée d’un zénith ou sur le trottoir aux alouettes. Si j’écris tous azimuts, c’est bien parce que c’est la seule direction que je peux emprunter.

D’ailleurs, j’en ferais bien une chanson.

 

Un Illustre Inconnu

 

 

 

Post-scriptum : Vous l’aurez compris, ce Bradbury n’a d’intérêt que parce que je peux me faire éhontément de la pub.

Donc je le rappelle,

 j’ai fait un CD, que tu peux écouter sur Deezer ou autres

Un livre que tu peux commander là

 

Et j’ai fait ce Bradbury pour une émission que tu peux écouter ici.

 

Alors like, aime partage, ou fais bien ce que tu veux.