18. Les amours neuves

On sent quand on se déshabille
qu'on est empreint de maladresse
On a la caresses malhabile
Qu'on voudrait pleine de tendresse

On fait du zèle en s'embrassant
On sait bien qu'il faut qu'on se montre
Mais c'est un peu embarrassant
Maint'nant que nos corps se rencontrent

On sait pas trop où mettre ses mains
Si j'effleure là, ça te chatouille  
Pourquoi est ce qu'il bave sur mes seins ?
Pardon mais tu m'écrases les couilles

On n'peux pas dire qu'on manque d'aplomb
Plein d'une ardeur à toute épreuve
On a quand même l'air un peu con
En éprouvant nos amours neuves

Toujours il y a un bras en trop
Dans cette drôle de gymnastique
C'est pas que je veuille être manchot
Mais ce s'rait quand même plus pratique

On cherche en vain notre alchimie
On pousse des soupir langoureux
On s'donne un cours d'anatomie
un peu gênant mais savoureux

On aimerait faire comme au cinoche
Faire l'amour et faire des envieux
Oui sauf que là, c'est une peu moche
C'est quoi cette position sérieux

On se rêv'rait  Alain Delon
Bardot, Belmondo ou Deneuve
Oui mais on a  l'air un peu con
En éprouvant nos amours neuves

On s'étonne d'la situation
Et de nos pudeurs de gazelle
ça m'fait penser à Mélenchon
Essaye d'être plus sensuel

Alors on essaye les mots doux
Histoire de ranimer la flamme
ô toi ma reine, ô toi mon loup
Ma six fois sept, mon macadam

Et on raconte n'importe quoi
Maint'nant qu'on  a le cœur à la fête
Je lâche : t'es mon Conémera
Et Merde ! J'ai Sardou dans la tête

C'est vrai que c'est un peu brouillon
Mais on corrig'ra les épreuves
Pas grave d'avoir l'air un peu con
En éprouvant nos amours neuves

Notre enthousiasme nous déborde
on veut d'la réjouissance grivoise
Du temps pour que nos cœurs s'accordent
Et pour que nos corps s'apprivoisent

Aux amants extraordinaire
Qui veulent surtout que ça se sache
Je vous dédie ces quelques vers 
Gardez vot' suffisance potache

Car vous ne m'ferez jamais croire
Que tout est simple, qu'jamais ça tangue
Dans aucune de vos histoires
Mais je suis sans doute mauvaise langue

En attendant, j'fait une chanson
Sur l'oreiller, les idées pleuvent
Je me chante un air à la con
Car j'les aime bien nos amours neuves

16. La gueulante


Allez j'm'en va nous dit Monsieur

Chaque soir avant la fermeture

Sur le trottoir d'vant la devanture

Du bar de l'avenue Montesquieu




Sa main a un peu la tremblante

Mais y paye sans r 'chigner l'ardoise

Mets son chapeau à l'iroquoise

Pis tous les soirs pousse sa gueulante




Y en a marre des marabouts

Qui nous tiennent par des bouts d'ficelle

Y en a marre des ceusses à g'noux

Y en a marre des genoux trop frêles




Marre de la grêle qui nous gronde

Marre des ondes dedans nos têtes

Marre des étoiles au micro-ondes

Marre de l'ondée dessus nos fêtes




Si c'est comme ça moi je m'arrache

J'reviendrais plus bandes d'apache

À vouloir trop vous préserver

Z'allez finir par m'énerver




Monsieur nous dit Allez, j’m'en va

Chaque soir pendant la fermeture

Et puis il s'adosse contre le mur

Pour que le mur reste bien droit




La cigarette virulente

Et puis la colère au poing

Il cognait fort chez les voisins

Pour leur chanter sa p'tite gueulante




Y en a marre des marabouts

Y en a marre des rabougris

Marre du gris dans le ragout

Y en a marre des gouts aigris




Marre des écrits au cognac

Marre d'l'ammoniac dans le café

Marre des fées tout feu tout trac

Marre des accidents de mafé




Si c'est comme ça moi je m'arrache

J'reviendrais plus bandes d'apache

À vouloir trop vous préserver

Z'allez finir par m'énerver




Mais un jour on a vu monsieur

Nous dire j'm'en va, et s'en aller,

ça nous a fait un drôle d'effet

D'un coup c'est dev'nu silencieux




Puis il est r'venu d'entre les morts

En disant c'est marre je reste un peu

Laissez-moi une minute ou deux

Juste pour pouvoir gueuler encore




Y en marre des marabouts

Et d'vos économies d'chandelles

Faut la bruler par les debout

C'est debout que la flamme est belle




Y en a marre des amarantes

Et des amantes à l'oeil moqueur

Marre des hauteurs de la tourmente

Et marre des essoufflés du coeur




Marre du cœur entre deux chaises

Marre des chaises de bureaucrate

Y en a marre des catachrèses

Des encrisées en cravate




Marre de tout les va t'en guerre

Marre des gens exaspérés

Y en a marre d'être en colère

Marre d'vous entendre soupirer




Et sans adieu, et sans une tache

Il partira l'dernier apache

Alors m'parle pas d'me préserver

Tu finirais par m’énerver















15. Carpe Diem, mon cul !

 
Sûr que ça a de l'élégance
Sûr que parfois ça explique l'heure
Sûr que la joyeuse indolence
Vaut mieux, bien sûr, que pas d'bonheur

Sur qu'on ne sait pas tout sur tout
Sur qu'y a des trucs qui nous échappent
Sûr que qu'on est à genou
Ça aide d'avoir une soupape

Oui, mais voilà
J'aime pas qu'on ouvre mes chakras au pied d'biches
Ou qu'on découvre tout mon intime en friche
J'aime pas qu'on m'gave 
Jusqu'à plus faim d'accord toltèque
Je sens qu'on m'traite d'épave
jusqu'à ce que j'sorte le carnet d'cheque

Moi je préfère Taggué
Carpe diem mon cul
Les vainqueurs font payer
Leur bonheur aux vaincus

Sûr que ça a l'air scientifique
Sûr qu'ils sont beaux tout leur tableur
Sûr qu'une organisation pratique
c'est très bon pour les travailleurs

Sûr que c'est mieux l'esprit ouvert
Sûr que c'est beau les mots nouveaux
Sûr qu'il y a jamais de frontière
Pour optimiser ton boulot

Oui, mais voilà
J'aime pas l'manège 
du manageur qui ment
J'aime pas les cartes privilège 
qui mènent à l'enfermement

J'aime pas qu'on veuille m'accomplir
jusqu'à ce que je sois cadenassé
Je n'aime surtout pas leur sourire
que je trouve bien trop carnassier

Moi je préfère Taggué
Carpe diem mon cul
Les vainqueurs font payer
Leur bonheur aux vaincus

Sûr que ça fait bien dans l'discours
Sûr qu'on aspire à la même chose
Sûr que le bonheur est bien court
Alors faut voir la vie en rose

Sûr que c'est plus agréable
De n'plus être c'ui qui fais la gueule
Sur que ça fait plus présentable
Un mort qui sourit dans l'cercueil

Oui, mais voilà
J'aime pas qu'on m'empêche 
D'user de mes teintes pastel
Jaime pas les prêches
Et les dogmes du développement personnel

J'aime pas les injonctions
à devenir à tout prix heureux
J'aurais de la satisfaction
Quand on fera fondre à l'acide
Cette fausse idée d'avenir radieux

IL est grand temps d'changer
Tous ces carpe diem qui m'écoeurent
Il est temps que les vaincus fassent payer
Leur bonheur aux vainqueur

12. Tes lendemains

 
Souvent je les laisse au fond d'mes poches

C'est pour ça qu'ma langue est d'sortie

Ce n'est pas que je les trouve moches

Quoiqu'un peu si




Je ne les mets jamais en l'air

Je me les traine à bout de bras

Car je ne sais jamais quoi faire

De mes dix doigts




Je remets mon courage à deux mains

Pour qu'aujourd'hui en vaille la peine

Mettons nos joies d'hier en commun

Tes lendemains dans les deux miennes




Parfois pour me faire bien comprendre

J'les agite devant les copains

À tel point qu'ils refusent de prendre

Mes coups de main




J'fais des grands gestes c'est banal

Souvent ça ne ressemble à rien

Elles ont toujours beaucoup de mal

à faire le point




Je remets mon courage à demain

Pour qu'aujourd'hui en vaille la peine

Mettons nos joies d'hier en commun

Tes lendemains dans les deux miennes




Quand je me sens embarrassé

Elles se tordent dans tous les sens

Et elles commencent à s'embrasser

Quelle indécence




Elles ne sont pas vraiment adroites

Particulièrement quand je fauche

Elle demeure ballote et benoite

Mes deux mains gauches




Je remets mon courage à demain

Pour qu'aujourd'hui en vaille la peine

Mettons nos joies d'hier en commun

Tes lendemains dans les deux miennes




Et si elles ont mauvaise mine

les ongles rongés jusqu'au sang

C'est que l'existence me chagrine

assez souvent




Elles auraient besoin c'est normal

D'une manucure de jouvence

D'une épilation pour ce poil

Quelle négligence




Je remets mon courage à demain

Pour qu'aujourd'hui en vaille la peine

Mettons nos joies d'hier en commun

Tes lendemains dans les deux miennes




Alors pour se sentir utile

Elle s'empare de ce bout de bois

Et puis elles gratouillent malhabiles

du bout des doigts




Elles ne savent pas faire grand-chose d'autre

Que des chansons et des refrains

Elles aiment entendre claquer les vôtres

Tout à la fin 

11. Drite et Mache

 

LE PLAGIAT

DRITE : Qu’est ce que le plagiat Mache

MACHE : Le plagiat Miche, c’est quand tu copies ou que tu voles une idée à quelqu’un.

Pause

DRITE : Mais comment, on peut voler une idée, ça n’existe pas une idée.

MACHE : Ce n’est pas parce qu’on ne voit pas quelque chose qu’elle n’existe pas. Les idées, Drite, c’est un peu comme des papillons qui volerait autour de nous ne permanence. On tend son filet, on en attrape quelques-uns, et ceux qui nous plaisent le plus, on les épingle

DRITE : Les épingles ?

MACHE : Oui, dans un grand livre, ou sous du verre pour pouvoir les admirer plus tard. Tu veux essayer d’attraper une idée Drite

DRITE : Oh, non ! C’est plus joli de les regarder papillonner.

LE CINÉMA

DRITE : Qu’est ce que tu fais, Mache ?

MACHE : Les yeux fermés je regarde un film

DRITE : Un film ? Mais qu’est ce que tu peux voir ? Tu as les yeux fermés

MACHE : Parfois, c’est avec les yeux fermés qu’on voit bien les choses

DRITE : Et là qu’est-ce que tu vois Mache ?

MACHE : Je vois, les ombres qui courent dans les rues et dans ma mémoire, les remords égarés, et les regards bleus qui inspire le désir . Je vois toutes les histoires du monde racontées tant de fois, et puis ça me rassure.

DRITE : Énervé Tu dis n’importe quoi Mache. Tu peux rien voir du tout. On ne peut pas regarder un film avec les yeux fermés !

MACHE : Parfois, Drite c’est la seule façon de faire

L’ÉVASION

DRITE : Qu’est ce que tu fais Mache ?

MACHE : Chut ! Ne fais pas de bruit.

DRITE : Tu creuses un trou ? Mais pourquoi faire ?

MACHE : Je creuse un trou pour m’évader d’ici. Silence maintenant, ils pourraient nous entendre.

DRITE : Qui ça, Mache ?

MACHE : Les mots, Drite, les mots pourraient nous entendre.

DRITE : Et alors ? Quel mal il y a si les mots nous entendent ?

MACHE : S’ils nous entendent, alors ils pourraient vouloir nous faire parler.

Drite réfléchit

DRITE : Je creuse avec toi, mâche

LE BEAU

DRITE : Que c’est beau !

MACHE : qu’est-ce que tu trouves beau Drite ?

DRITE : Le paysage devant nous, je trouve qu’il est beau 

MACHE : Oui, mais qu’est ce que tu trouves beau exactement ? La couleur du ciel, le mouvement de l’eau ? La forme des nuages ?

DRITE : Je ne sais pas Mache, un peu tout je pense. Pourquoi tu me demandes ça ?

MACHE : Parce que si je savais exactement ce qui est beau, je pourrais ainsi le recréer à chaque fois que je veux voir quelque chose de beau, je pourrais même le vendre, et puis…

DRITE : Regarde le paysage Mache

L’HORIZON

DRITE : Voilà, la ville, la forêt, les champs de blé, puis la rivière, et là-bas loin à l’horizon, il y a …

MACHE : L’horizon, qu’est ce que c’est ?

DRITE : L’horizon, c’est l’inatteignable

MACHE : L’inatteignable, mais comment on fait pour y aller ?

DRITE : Tu ne peux pas. L’horizon, c’est la lisière des choses. Un endroit qui n’existe pas, mais qu’on voit quand même.

MACHE : C’est l’inverse du vent en fait. Le vent existe et pourtant on ne le voit pas.

DRITE : C’est tout à fait ça.

Silence

MACHE : Mais le vent, lui, il peut y aller jusqu’à l’horizon. Qu’est ce qu’il y a là bas ?

DRITE : Là où le vent et l’horizon se rencontrent, Mache, c’est là que vit l’espoir.

LA FÊLURE

DRITE : Merde !

MACHE : Qu’est-ce qu’il y a Drite ?

DRITE : J’ai laissé tomber ma tasse. Elle est cassée maintenant. Mais c’était ma tasse préférée.

MACHE : Ce n’est pas grave Drite, tu n’as qu’à la recoller.

DRITE : Mais ce ne sera pas la même chose. Il y aura toujours une marque. Une cicatrice. Et ça me rappellera toujours qu’elle a été cassée.

MACHE : Et pourtant parfois tu sais, ça embellit

DRITE : Quoi ?

MACHE : Les fêlures.

 

Pour en savoir plus sur ce spectacle, cliquez sur l’affiche.

9. Le problème avec Ryan Gosling

Le problème avec Ryan Gosling

  • Le problème avec Ryan Gosling, c’est que je n’arrive pas à croire qu’il existe. Pourtant j’ai vu des films avec lui et tout, mais rien à faire, je n’arrive à l’imaginer dans la vie. Je sais pas genre en train de bouger, en train de sourire, en train de manger. Je ne sais pas pourquoi. J’ai l’impression que ce mec n’est qu’une image. Tiens, rien que sa voix, je n’y arrive pas. Je veux dire, je sais qu’il parle, je sais que des mots sortent de sa bouche, je sais qu’il dit des répliques, je comprends le sens des phrases, je comprends le rôle dans le film, tout ça mais je n’arrive pas à croire qu’il parle. Je ne lui entends aucune voix, si te veux. Pourtant, je l’ai entendu chanter dans Lalala land, et même pas très bien j’ai trouvé. Je peux même dire que je préférais quand il chantait mal dans Blue Valentine. Je peux avoir un avis sur la voix de Ryan Gosling, je peux choisir, préférer. Mais je n’arrive pas à l’entendre quoi. Quand je pense à Ryan Gosling, c’est un peu vide. C’est étrange non ? Qu’est ce que tu en dis toi ? T’en parlerais au psy à ma place ?

Il avait dit ça nonchalamment, ni par inquiétude, ni par ennui, mais sincèrement, juste comme ça, pour avoir l’avis de l’autre. L’autre qui, l’air de rien, pour pas déranger, commençait gentiment à trépigner, et à penser à autre chose, parce que c’est vrai, il y a autre chose à penser dans la vie qu’à l’existence ou non de Ryan Gosling après tout, il y a les projets à avancer, les rendez-vous à honorer, les pulsions à combler d’une manière ou d’une autre et tout le bordel de la sociabilité, et on sait bien que tout le monde se fout de Ryan Gosling, ce n’est même pas une pensée pertinente mais on veut rester poli, alors on écoute. Et on incline la tête comme par assentiment, mais en réalité, c’est une supplique pour abréger la conversation.

  • Tiens, c’est pas pour enfoncer le clou, mais genre, le gars il a toujours, mais toujours la même tête. Et tu sais le pire dans cette histoire ? C’est que je comprends pourquoi ça m’obsède autant. Je n’ai même pas d’avis sur Ryan Gosling, je m’en fous. Qu’est-ce que ça peut bien me faire au fond que Ryan Gosling existe ou non ? Rien, absolument rien. Et pourtant, j’y pense, j’y pense parce que je me dis que ce gars a des collaborateurs, des gens avec qui il travaille, des amis avec qui il boit des coups, enfin des gens quoi. Mais je n’y arrive pas. Y a comme une espèce de blanc. C’est vraiment étrange. Je pense que c’est parce que l’autre jour, on a reçu un texto. C’était l’ancien psy qui voulait que je lui laisse une note et un avis sur Google à propos de mon chemin thérapeutique avec lui, et je me suis demandé : qu’est-ce qu’on peut bien laisser comme avis sur son psy ? Je veux dire, c’est étrange non ? C’est vachement intime ce qu’on raconte à un psy, du coup, impossible de m’imaginer un avis à laisser. Ou si. Mais alors des avis comiques du genre : « Analyse basée sur la méthode win/win. Je soigne ma dépression en comblant ses besoins narcissiques ». Ou encore un grand message blanc avec écrit en bas en tout petit : « A réussi à me redonner confiance en moi ». Je trouvais ça hyper drôle. Puis j’ai évité de le poster parce que j’avais peur qu’il m’appelle pour m’engueuler et pour me rappeler que l’humour était un mécanisme de défense pour tenir les autres à distance. Et en songeant à ça, je me suis dit que décidément je m’empêchais de faire plein de trucs par culpabilité, parce que, s’il faut, il aurait trouvé ça drôle en fait. Je présuppose beaucoup des réactions des gens, tu trouves pas ? D’ailleurs, c’est lui qui m’a ouvert les yeux à propos de ça, alors forcément, je voulais plus me moquer. J’ai pensé à cet avis tout blanc, et c’est là que j’ai dû commencer à me rendre compte que cette absence d’idée, ben c’était exactement ça, le problème avec Ryan Gosling. Enfin, tu comprends ça, j’imagine.

Bien entendu que l’autre comprenait ça. Ça faisait des années qu’il le comprenait bien. Il comprenait ça tellement bien qu’il ne comprenait pas pourquoi il était en train de s’infliger ça. Pourquoi s’encombrer la tête avec Ryan Goslin alors que la vie est vaste après tout. Il est mille chemins inexplorés, mille incertitudes à affronter, mille espoirs et mille doutes à traverser. Plutôt que de rester sur cette histoire d’absence, il faudrait se lever, pour aller affronter tout ça à nouveau, pour se retirer Ryan Gosling de la tête. Haut les cœurs, courage au ventre et sonnons la charge, bordel de merde. Mais non, faut rester là, à l’écouter délirer sur les notions de vide et d’existence d’un acteur dont il n’a vu au fond que deux ou trois films. Alors, tu comprends, la vraiment je peux plus rester, il est temps pour moi d’y aller, c’est comme ça, je dois prendre mon tour quoi, on va pas passer la nuit là-dessus.

  • Oui bien sûr, excuse-moi je te mets pas en retard, mais comme ça me trotte, j’ai besoin d’en parler pour m’en débarrassé tu comprends. Je sais bien que tu n’as pas le temps, que pour toi tout ça ça recommence, mais faut prendre du temps aussi parfois pour du futile. Pour les interrogations de nulle part, c’est peut-être là-dedans que parfois né l’imaginaire, tu ne crois pas ? Non bien sûr, tu crois pas à ça toi, trop rationnel, trop dans tes plans, dans tes organisations. Regarde-moi, tout rempli de culpabilité et de mise à distance de l’autre, bien sûr que j’ai commencé comme ça. Mais tu as beau tout organiser bien avec des post-its de couleur et des effaceurs de stabilo, ben tu te retrouves fatalement par t’interroger sur l’existence de Ryan Gosling. Qu’est ce que tu veux que je te dise. Ça te paraît pas incroyable, ce milliard de choses futile qui te traverse la tête. Tu crois pas que y a quelque chose là-dedans. Un truc dont tu pourrais peut-être parler à ton nouveau psy. Tu pourrais lui demander à lui aussi s’il veut un avis, tiens ! En espérant que deux avis positifs ne font pas un avis inconscient. Non tu peux pas comprendre c’est des blagues de mathématicien-psychanalyste. Oui d’accord, moi non plus je sais pas ce que ça veut dire mais je suis pas mathématicien-psychanalyste. Je suis même pas sûr que ça existe vraiment. Pourtant ça ferait un métier du tonnerre. On psychanalyserait les nombres et les chiffres. Le 8 là, qui est probablement un maniaque. Le 4, pervers narcissique. Et le sept… un névrosé de première. Sans parler du zéro. Bref, je sais pas te le dire autrement, mais c’est ça, le problème avec Ryan Gosling.

La plupart du temps, je ne pense pas à Ryan Gosling. Oui, mais parfois mon dimanche soir parle avec mon lundi matin.

8. Technicolor

Vert carmin
Rouge bouteille et jaune souris
Le matin
J'veux pas voir le monde en gris
J'imagine
Sentir tes soupirs rougir
Toi, sanguine
Moi, daltonien du désir

J'ai encore des éclats
De couleurs mais parfois
Le temps s’essouffle et s'éteint
Blanche est la chevelure
Dans les premières fêlures
Du grand miroir d'étain

Le soleil
Qui caresse ton visage
Or vermeil
Un rayon rate son virage
Et me touche
Dans l’œil, il me faut m'enfuir
Sainte nitouche
Moi, daltonien du désir

J'ai encore des éclats
de couleurs mais parfois
Le temps s’essouffle et s'éteint
Blanche est la chevelure
Dans les premières fêlures
Du grand miroir d'étain

C'est étrange
J'ai pas l'sens de l'esthétique
J'suis orange
Dans mes nuit blanches éléctriques
J'suis perdu
J'crois que je me sens bleuir
J'suis écru
Moi, daltonien du désir

J'ai encore des éclats
De couleurs mais parfois
Le temps s’essouffle et s'éteint
Blanche est la chevelure
Dans les premières fêlures
Du grand miroir d'étain

Et j'éclate
J'ai plus la notion de l'heure
Écarlate
J'vois mille et une couleur
Apparaitre
Me pigmenter le zéphyr
Pour plus être
Un daltonien du désir

Fermer enfin les yeux
Pour voir bien pour voir mieux
les couleurs du dessin
Prendre le temps encore
D'voir en technicolor
Et sans miroir d'étain

6. Une Histoire

Une Histoire

À Sally… Et à Marième aussi un peu.

J’ai voulu raconter une histoire. L’histoire d’un petit caillou tout pointu, tout pointu, qui rêverait d’être un beau galet tout rond pour faire des ricochets. Le caillou tout pointu rêverait de faire des ricochets, mais les autres cailloux lui ont dit « ben non tu peux pas faire des ricochets, tu es juste un caillou tout pointu, alors que pour faire des ricochets, il faut être un beau galet tout rond, les cailloux tout pointus comme toi, personne ne les prend pour faire des ricochets. Pour ça il faudrait que tu attendes, attendes que la pluie et le vent te lissent, te polissent, et délissent, faut que tu attendes que tes angles s’arrondissent si tu veux être un beau galet tout plat pour faire des ricochets. Alors le petit caillou, vous savez ce qu’il fait ? Et bien, le petit caillou, il attend.

Non, m’a dit Sally. Non, ça, c’est trop triste. C’est dans longtemps, on sera mort. Alors, je n’ai pas raconté cette histoire.

J’ai voulu raconter l’histoire de M.Amar qui à chaque fois qu’il revient du marché, fait dix pas puis pose ses sacs, s’arrête pour prendre son carnet, et note une idée. Et tous les gens qui le voient partir du marché, regardent monsieur Amar tous les dix pas, poser ses sacs, sortir son petit calepin, et noter une idée. Et les gens se demandaient : mais qu’est-ce que M.Amar, tous les dix pas, peut noter comme idée ? On ne lui connaissait aucune passion dévorante ni d’appétit littéraire. Mais chaque fois, avec ses sacs, tous les dix pas, crac, carnet. Un jour monsieur Amar est mort. Comme il n’avait pas d’enfant, les gens du quartier, curieux, ont aidé à débarrasser la maison dans l’espoir de retrouver les petits carnets de monsieur Amar pour savoir ce que tous les dix pas, crac, il notait. À vrai dire, on a fini par comprendre que M Amar les brûlait au fur et à mesure. Certains pensent qu’il s’agit probablement d’un chef d’œuvre, d’autres que M Amar avait simplement la sciatique et ne voulait pas le montrer aux gens du quartier. Mais ces gens-là ne connaissent rien à rien, ni à la littérature, ni à la sciatique et encore moins aux petits carnets.

Non m’a dit Sally. Non quand on ne sait pas c’est frustrant. Il n’y a pas d’étincelle. Alors je n’ai pas raconté cette histoire.

J’ai voulu raconter l’histoire d’un homme dans une chambre qui vivait avec un remords. Un immense remords. Il avait promis il y a longtemps, très longtemps à une fille dont il était amoureux de l’emmener au Portugal, à Viana do Castelo, et l’emmener sur la pointe la plus avancée. Il voulait faire tout ça parce qu’il avait promis qu’on pouvait voir l’Amérique depuis le Portugal. Et l’homme dans sa chambre contemple son remords, le voyage à Viana do Costelo qu’ils n’avaient jamais fait, alors c’était la fille qui était partie avec le temps, le temps ce salaud qui vous souffle toutes vos amours si vous lui laissez trop de place. Il n’avait jamais apporté la preuve qu’on pouvait voir l’Amérique depuis le Portugal, et il vivait avec cette absence de preuve comme un remords. Il n’avait jamais apporté la preuve qu’on pouvait voir l’Amérique depuis le Portugal. Tout simplement parce qu’on ne peut pas.

Non m’a dit Sally. Non quand on sait tout, c’est frustrant. Il n’y a plus de possible. Alors je n’ai pas raconté cette histoire.

J’ai voulu raconter l’histoire de Charles « One eyed Charlie» McRory, tête d’irlandais dur comme de la pierre , qui n’avait qu’un oeil, mais qui boxait mieux que Dieu avec les deux. Il voyait tout, cet homme-là depuis qu’il avait perdu la moitié de la vue. Il disait « comme ça, je ne vise que l’essentiel ». Pas moyen de le surprendre, de lui allonger une droite. Il ne frappait pas fort, mais à la longue, il les avait tous, y en a pas un dans sa catégorie qui pouvait le toucher. Il disait, pas besoin d’un bon punch quand tu sais esquiver. Il disait : pas besoin d’esquiver si tu es déjà à la bonne place avant même que l’autre ne fasse partir son coup. One eyed Charlie, soixante-sept kilos, 48 combats, 47 victoires aux points, 1 défaite par KO. Il n’a perdu qu’une seule fois. Même pas contre un boxeur professionnel non. Contre le pianiste du Murphy’s. En plus, ce n’était même pas sur un ring, c’était dans l’arrière-cour, quand One eyed Charlie un peu trop bourré avait voulu régler son compte à « Blindie  Jack » parce qu’il refusait de jouer A rocky road to Dublin. Blindie Jack comme son nom l’indique, était aveugle. Et on raconte qu’après l’avoir étalé dans l’arrière-cour, Blindie Jack a dit à One eyed Charlie : « Tu ne vois que l’essentiel, mais l’essentiel, c’est déjà trop ».

Non m’a dit Sally. Non, il ne faut pas qu’à la chute de l’histoire, quelqu’un se retrouve au tapis. Il faut chuter comme une feuille. Simplement et avec élégance. Alors je n’ai pas raconté cette histoire.

J’ai voulu raconter l’histoire d’un écrivain qui fumait plus qu’une entreprise de traitement des déchets, et qui pour se motiver à écrire, se roulait une clope devant sa page blanche, puis se disait, mille mots, dans mille mots tu peux fumer, mais écrit d’abord tes mille mots. Parce que l’écriture n’est pas une question de qualité, mais de quantité, il faut écrire et réécrire un bon millier de fois avant de pouvoir sortir quelque chose de correct. Alors, sa clope roulée à côté de sa feuille blanche, il écrivait ses mille mots, les uns après les autres. De mille mots en mille mots, il a fini par faire un roman, puis deux puis trois. Il a rencontré un éditeur et puis le succès dans la foulée. Il a commencé à faire attention à sa santé, il s’est décidé à arrêter de fumer, mais il a gardé pour lui la dernière cigarette à portée de sa feuille blanche pour se motiver à écrire mille mots. C’était sa petite tradition. Il ne fumait pas, mais il gardait sa cigarette, et le briquet. Pour se rappeler qu’il faut écrire comme une envie de fumer. Bien sûr, il a perdu la cigarette. Et le briquet. Mais ce jour-là, il a ouvert sa page blanche, et il a raconté sa cigarette, et il a raconté son briquet, et il a raconté les mille fois mille mots qu’il avait écrits comme on fume.

Non m’a dit Sally, il ne faut pas commencer par l’habitude. C’est trop près, ça me fait peur.

J’ai voulu raconter l’histoire de Mac et Max qui s’aimaient depuis leur tendre enfance, et qui sont restés amoureux toute leur vie sans jamais un moment de doute. Et quand on leur a demandé quel était leur secret, ils ont répondu, « c’est qu’on s’emmerde très lentement. » J’ai voulu raconter l’histoire de Petit Jean et d’une fourmi qui firent la course pour savoir qui toucherait la lune en premier. Et qu’on n’a jamais su qui avait gagné. J’ai voulu raconter l’histoire d’un homme qui se trimballait toujours avec sa conscience sur son épaule droite ce qui lui faisait courber le dos, et lui donner une silhouette abattue. J’ai voulu raconter l’histoire d’un homme qui aurait voulu savoir dessiner un arbre, mais qui ne savait pas s’il fallait commencer par les feuilles, le tronc ou les racines, et selon l’avis de chacun, il recommençait en permanence.

Mais Sally ne voulait pas. Sally ne voulait pas d’histoire avec trop de mots. Sally ne voulait pas d’histoire qui finirait dans longtemps, elle ne voulait pas d’histoire qui joue avec le temps, qui joue de ces personnages. Sally ne voulait pas d’histoires pleine de silence et de non-dit, d’histoires pleine de souffrance ou de « on dit ».

Alors ce jour-là, je ne lui ai pas raconté d’histoire. Je lui ai offert une glace au chocolat. Elle l’a goûté et m’a dit : oui, cette histoire-là, elle est bonne ».